2025 : Mon septième voyage et leurs premiers pas

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INDE 2025 : cette fois nous étions 3

Pour nous, la septième fois. Pour Fred, tout était une première.

Il y a des voyages qui commencent longtemps avant le décollage.
Celui-ci avait germé autour d’une idée assez simple : faire découvrir l’Inde à Fred.

Pour Thierry et moi, repartir là-bas n’avait plus grand-chose d’un départ vers l’inconnu.
Depuis 2014, six voyages avaient tissé entre cette terre et nous une histoire intime, faite de routes parcourues, de villes apprivoisées et de visages aimés.
Nous avions nos habitudes, nos rituels, et cette douce certitude de savoir exactement dans quelles ruelles nous aurions envie de perdre nos pas.
Et surtout, il y avait Pal.
Quelque part à Delhi, nous savions qu’il nous attendrait.
Nous savions que dès que nous aurions refermé les portières de sa voiture, le tumulte familier de l’Inde reprendrait instantanément sa place.

Pour Fred, c’était une tout autre histoire.

Ami de Thierry depuis leurs premières années de travail, il vivait près de Blois, bien loin de notre Sud.
Depuis des années, il entendait l’Inde résonner dans nos conversations.
Il connaissait Pal à travers nos récits sans l’avoir jamais rencontré, avait vu nos photographies et compris depuis longtemps qu’avec nous, un itinéraire n’était jamais qu’une trame théorique destinée à être bousculée par la rue.
À force d’écouter nos histoires, il fallait bien qu’un jour il aille voir par lui-même.
Ce jour était arrivé.

Mais en posant à mon tour le pied sur le sol indien pour cette septième édition, j’ai ressenti un besoin impérieux : celui de changer de voix.

L’Inde ne se raconte pas en kilomètres ou en listes de monuments.
Elle se ressent. Elle se vit à travers le duel silencieux d’un regard d’enfant, le crépitement d’une huile de friture ou le souffle des légendes gravées sur les murs.
Pour ce récit de 2025, j’ai donc choisi de troquer mes notes de voyageuse contre la plume du roman.
Mon envie n’est pas de vous livrer un énième guide touristique, mais de vous faire comprendre ce pays autrement.

Je vous invite à vous asseoir à nos côtés.
À observer Fred faire ses premières armes, à écouter les dialogues secrets de la rue et à marcher avec nous dans la poussière dorée du Rajasthan.
Vous n’allez pas seulement lire un itinéraire ; vous allez effleurer un morceau de cette éternité indienne qui nous chavire le cœur à chaque voyage.

Que l’aventure commence.

Fred nous avait rejoints chez nous avant le départ.
Il n’avait jamais quitté la France et n’avait jamais pris de vol long-courrier ; autant dire que, pour une première confrontation avec le vaste monde, nous ne lui avions pas exactement choisi l’option la plus tranquille.
Nous aurions pu commencer par Rome, Lisbonne ou quelque chose d’aimablement européen, où traverser une rue ne nécessite pas de remettre en question tout ce que l’on croyait savoir de la circulation. Mais non. Nous l’emmenions en Inde. 

Et finalement, cela nous ressemblait davantage.
Nous avions volontairement construit pour lui un itinéraire à travers une partie du Rajasthan que nous connaissions déjà.
Après six voyages, Thierry et moi aurions pu chercher uniquement l’inédit, mais ce septième voyage n’était pas seulement le nôtre.
Nous voulions retrouver des lieux que nous aimions et découvrir ce qu’ils deviendraient dans les yeux de quelqu’un qui ne les avait jamais vus.
Le Rajasthan s’y prêtait merveilleusement : des citadelles, des palais, des villes anciennes, des marchés, le désert, les monts Aravalli, les lacs d’Udaipur, les chevaux marwaris de Pushkar et, entre tout cela, ces centaines de kilomètres de route qui sont pour moi une partie essentielle de l’Inde.
Son nom signifie littéralement le « pays des rois ».
Avant l’Indépendance et la naissance de l’Inde moderne, le territoire était morcelé en royaumes et principautés gouvernés par des dynasties rajputes qui ont laissé derrière elles certaines des architectures les plus spectaculaires du pays.
Mais réduire le Rajasthan à ses maharajas serait passer à côté de ce que j’y aime le plus.
Son histoire se lit aussi dans ses villages, ses anciennes demeures marchandes, ses puits à degrés, ses artisans, ses communautés rurales et jusque dans les vêtements de ses habitants. Il faut avoir vu surgir une femme vêtue de rouge ou de fuchsia au milieu d’un paysage couleur de poussière pour comprendre que, dans cette région, la couleur semble parfois avoir été inventée pour lutter contre l’aridité.

Fred aime profondément les animaux et possède lui-même un cheval.
Pushkar et ses Marwaris avaient donc naturellement trouvé leur place dans notre parcours.
Nous ne voulions pas qu’il fasse simplement notre septième voyage.
Nous voulions qu’il vive son premier.

Pour moi aussi, quelque chose serait différent.
Lors de mes premiers séjours, j’avais photographié l’Inde avec cette boulimie de celui qui croit que tout va disparaître s’il ne déclenche pas immédiatement.
Onze ans plus tard, j’avais changé.
Je savais qu’une photographie pouvait m’échapper sans que le voyage soit perdu et je m’étais même promis de moins photographier cette fois.
J’avais autre chose à regarder : Fred découvrant l’Inde.

Cela s’annonçait toutefois comme un exercice délicat.
Fred est réservé, très réservé même, et n’appartient pas à cette catégorie de voyageurs qui commentent à haute voix chaque émotion au moment où elle se produit. Chez lui, un bouleversement intérieur considérable peut éventuellement se traduire par un léger mouvement de sourcil.
Thierry et moi allions devoir apprendre à travailler avec peu d’indices.

Chapitre I — Embarquer Fred

Le 21 octobre 2025, nous avons quitté Nice pour Delhi.
Pour Fred, le voyage commençait déjà à l’aéroport.
Ce qui était devenu pour nous une mécanique familière — les bagages, l’enregistrement, les contrôles, l’attente, l’embarquement — appartenait encore pour lui au territoire de la nouveauté.
Nous étions ensemble, et c’était justement la raison pour laquelle il nous avait rejoints dans le Sud : son premier grand voyage commencerait avec nous dès le premier avion.

Le vol se passa parfaitement bien.
Après plusieurs heures dans cette curieuse parenthèse où le temps finit par se mesurer en plateaux-repas, en films et en tentatives désespérées pour trouver une position dans laquelle le corps humain accepterait de dormir, nous avons commencé notre descente vers Delhi.

Il était 23 h 35 lorsque l’avion se posa.

Fred venait de mettre les pieds en Inde, même si, pour l’instant, l’Inde ressemblait surtout aux couloirs impeccables d’un grand aéroport international.
Les formalités accomplies et les bagages récupérés, les portes finirent pourtant par s’ouvrir sur quelque chose qui, pour Thierry et moi, signifiait réellement que nous étions revenus : Pal et Ranjeet nous attendaient.

Ranjeet avait participé à l’organisation de ce voyage.
Pal, lui, appartenait depuis longtemps à une autre histoire.
Nous l’avions rencontré en 2014, lors de notre premier périple indien.
Il était alors notre chauffeur.
Onze ans et des milliers de kilomètres plus tard, ce mot était devenu beaucoup trop petit.
Il connaissait notre manière de voyager, mes arrêts photographiques, mes changements d’avis, nos habitudes et cette incapacité chronique que nous avons à considérer une route comme le simple espace séparant deux villes.
Il savait que je pouvais demander de m’arrêter pour un marché aperçu du coin de l’œil, trois femmes marchant sur un bas-côté ou un visage entrevu une seconde derrière une vitre. Il avait appris à anticiper certaines de mes réactions et, parfois, ralentissait avant même que je dise quoi que ce soit.

Fred avait entendu parler de lui pendant des années.
Cette nuit-là, les deux hommes se rencontraient enfin.

Il était cependant bien trop tard pour commencer quoi que ce soit. Pal et Ranjeet nous conduisirent dans un hôtel proche de l’aéroport.
Nous n’avions prévu aucune visite de Delhi : la capitale ne serait cette fois qu’une porte d’entrée.
À presque minuit, même notre enthousiasme pour l’Inde avait des limites raisonnables.
Nous avons dormi.

Le lendemain matin, Pal revint, les bagages retrouvèrent le coffre et nous nos places dans la voiture.
Delhi pouvait rester derrière nous : nous partions directement vers Jhunjhunu, au Rajasthan.

C’est là que le véritable voyage commença.

Un aéroport international ressemble finalement beaucoup à un autre.
Une route indienne, beaucoup moins.
Fred découvrit cette circulation qui semble d’abord fonctionner selon des lois connues de ses seuls participants : motos surgissant dans des espaces que l’on aurait juré inexistants, rickshaws se glissant entre les voitures, camions lourdement chargés et couverts de peintures, tracteurs, vélos, piétons et klaxons formant un ensemble dont le désordre apparent finit pourtant par produire une sorte d’équilibre.
Et puis il y avait les vaches, qui ne semblaient concernées par aucune de ces règles et traversaient avec la tranquillité souveraine de celles qui savent que le problème appartient aux autres.

Fred regardait tout cela sans beaucoup commenter et, de notre côté, nous passions presque autant de temps à l’observer qu’à regarder la route.
Pas de mouvement de recul spectaculaire, pas de demande de rapatriement anticipé, pas même un « mais ils sont fous ! ».
Pour l’instant, il tenait remarquablement bien le choc.

À mesure que Delhi reculait, le paysage s’ouvrait.
Les premières scènes apparurent au bord de la route : une femme avançant avec une charge énorme en équilibre sur la tête, des hommes assis devant une échoppe, un troupeau occupant une partie de la chaussée, des motos transportant beaucoup plus que ce que leurs ingénieurs avaient probablement envisagé, des saris rouges et roses surgissant dans la poussière.
Un chameau attendait quelque part avec cette expression vaguement méprisante que les chameaux semblent recevoir à la naissance.

Je retrouvais cette Inde que j’aime tant, celle qui existe entre les étapes et ne figure presque jamais sur les programmes.
La route n’y est pas un temps mort.
Elle est un spectacle permanent, parfois drôle, parfois rude, souvent imprévisible, et beaucoup de mes souvenirs les plus tenaces sont nés précisément là où rien n’était prévu.

Puis Pal s’arrêta pour le premier chai.

En Inde, le chai est bien davantage que le thé épicé que son nom évoque désormais partout dans le monde.
Au bord des routes, dans les gares ou sur les marchés, il est une petite ponctuation de la journée.
On regarde le thé noir, le lait, le sucre et les épices bouillir ensemble dans une casserole qui a souvent beaucoup vécu ; on attend quelques minutes, on échange trois mots, on observe ce qui se passe autour et l’on repart.
Gingembre, cardamome, cannelle, parfois poivre ou clou de girofle : chacun possède sa recette et aucune tasse ne ressemble exactement à la précédente.

Fred goûta la première avec intérêt.
À la suivante, il compara.
Au bout de quelques arrêts, nous comprîmes que nous avions déclenché sans le vouloir une étude comparative du chai rajasthani.
Celui-ci avait davantage de gingembre, celui-là était plus sucré, un troisième possédait une saveur qu’il fallait identifier.
Fred venait de trouver son premier rituel indien et cela nous amusait beaucoup.

La nourriture suivit à peu près le même chemin.
Il mangeait peu mais goûtait volontiers ce qu’on lui proposait, même lorsque les épices se chargeaient de lui rappeler avec une certaine vigueur qu’il avait changé de continent.
Moi, depuis longtemps, j’avais réglé la question.
Après quatre ou cinq voyages, j’avais réussi l’exploit remarquable de traverser l’un des pays possédant l’une des cuisines les plus riches du monde avec un menu presque immuable : raita, cheese, green salad.
On ne peut pas être aventureuse partout.

Jhunjhunu — Commencer doucement

Notre première étape se trouvait dans le Shekhawati, au nord-est du Rajasthan.
Pour celui qui découvre l’Inde, le nom n’évoque généralement rien ; pourtant, cette ancienne terre de marchands raconte une histoire fascinante, et il suffit de pousser quelques portes pour la voir apparaître sur les murs.

Pendant des siècles, les routes commerciales traversèrent la région.
Certaines familles de négociants y firent fortune avant que leurs affaires ne les conduisent vers Calcutta, Bombay et d’autres grandes villes de l’Inde.
Elles quittèrent souvent leur terre d’origine sans jamais vraiment l’abandonner et y firent construire de vastes demeures organisées autour de cours intérieures : les havelis.
Pour afficher leur réussite, elles couvrirent leurs façades, leurs plafonds et leurs galeries de peintures.
Les dieux hindous y côtoient des animaux, des fleurs et des scènes de la vie quotidienne ; plus tard, l’arrivée du monde moderne fit apparaître des locomotives, des bicyclettes, des automobiles et même des Européens en costume.
Certains peintres représentaient des inventions qu’ils n’avaient probablement jamais vues autrement qu’à travers les descriptions de leurs commanditaires.

Aujourd’hui, les descendants de beaucoup de ces familles vivent ailleurs et certaines demeures sont abandonnées.
C’est peut-être ce qui rend le Shekhawati si émouvant.
On marche dans une rue ordinaire, devant un mur fatigué, puis une porte révèle soudain une cour où subsistent des peintures vieilles de plus d’un siècle.
Le temps ronge les couleurs, les enduits tombent, mais les maisons continuent de raconter ceux qui les ont quittées.

Je connaissais déjà cette région.
Elle avait compté dans ma première découverte du Rajasthan et j’y avais beaucoup photographié l’architecture.
Cette fois, je pouvais regarder autrement.
Je pouvais laisser passer une image sans me retourner et surtout observer Fred découvrir ce que j’avais découvert avant lui.

À Jhunjhunu, nous avons retrouvé le Rani Sati Temple, l’un des grands sanctuaires de la ville.
Consacré à Rani Sati, figure féminine vénérée depuis plusieurs siècles notamment par certaines communautés marchandes, il déroute assez vite celui qui associe spontanément un lieu religieux à la sobriété.
Le marbre blanc domine l’ensemble, mais à l’intérieur les peintures, les mosaïques, les miroirs et les décors reprennent leurs droits.
Les cours se succèdent, les familles circulent et la dévotion se mêle à la vie ordinaire avec une facilité qui m’a toujours fascinée en Inde.

Les photos étant interdites à l’intérieur du temple, nous ne pourrons pas partager ces merveilles.

Le soir, nous avons rejoint le Tree of Life Inderpura Resort, et le contraste fut presque comique.
Quelques heures plus tôt, Fred découvrait les klaxons, la poussière et le joyeux désordre des routes ; derrière le portail de l’hôtel, les jardins et le calme donnaient soudain l’impression que quelqu’un avait baissé le volume du pays.

Je tenais à ce qu’il découvre aussi cette Inde-là.
Il est facile, pendant les premières heures, de ne voir que ce qui vous saute au visage : la circulation, les déchets, la foule, le bruit, la pauvreté parfois.
Mais réduire l’Inde à cela serait aussi faux que de ne montrer que ses palais.
Elle vit dans la coexistence permanente des contraires.
Elle peut fatiguer et apaiser dans la même journée, déranger puis émerveiller quelques mètres plus loin, montrer une réalité difficile avant de vous offrir une scène d’une beauté insolente.

Je ne voulais pas expliquer à Fred comment il devait la comprendre.
Il aurait trois semaines pour se faire sa propre idée.

Pour l’instant, il avait survécu à son premier long-courrier, à sa première route indienne, à ses premiers chais et à sa première journée au Rajasthan.
Nous pouvions considérer que l’expérience débutait plutôt bien.
Le lendemain, Bikaner nous attendait.
Quatre heures et demie de route étaient prévues, ce qui, en Inde, signifie surtout que l’on sait d’où l’on part et où l’on espère arriver.
Entre les deux, Pal dispose.

Chapitre II — La route commence à raconter

Et Pal avait justement une idée.

Au lieu de filer directement vers Bikaner, il nous proposa un détour par Lohargal, au pied des monts Aravalli.
Le nom signifie littéralement quelque chose comme « là où le fer fond », et la tradition rattache le lieu aux Pandava, les héros du Mahabharata.
Après la terrible guerre racontée dans cette immense épopée indienne, ils auraient cherché à se purifier du sang versé.
Leurs armes de fer se seraient dissoutes dans les eaux sacrées du lieu, signe que leur faute leur était pardonnée.
Qu’importe finalement la frontière entre histoire et légende : en Inde, elle est souvent beaucoup moins nette que chez nous, et des récits vieux de plusieurs millénaires continuent d’habiter très concrètement les paysages.

Lohargal n’a pourtant rien de la grande attraction monumentale.
C’est précisément ce qui me plut.
Le petit ensemble religieux se cache au fond d’une vallée, fréquenté surtout par ceux qui viennent y prier ou se baigner dans ses eaux sacrées.

Nous étions à peine au deuxième jour du voyage et Fred quittait déjà le Rajasthan des cartes postales pour entrer dans une Inde que l’on rencontre souvent grâce à un détour.

Un groupe de femmes semblait se rendre au sanctuaire.
Elles avançaient ensemble dans leurs saris éclatants et la lumière faisait vibrer les étoffes.
À cet instant-là, mon appareil retrouva tout seul sa raison d’être.
Je n’avais pas besoin de connaître leur nom ni leur histoire ; elles passaient simplement devant nous et, pendant quelques minutes, je retrouvais ce plaisir intact qui m’accompagne depuis mon premier voyage : voir surgir une photographie alors que je ne l’avais pas cherchée.

Dans le village, de magnifiques vaches blanches déambulaient entre les maisons.

Puis, à la sortie, Pal ralentit encore.
Des singes étaient installés près de la route et il avait prévu de quoi les nourrir.
Il descendit de voiture et alla vers eux avec ce naturel qui lui ressemble.
Chez lui, l’attention portée aux animaux n’est jamais destinée à provoquer un effet ou à obtenir une photographie.
Il fait simplement partie de ces gens pour lesquels leur présence appartient naturellement à la vie quotidienne.

Je le regardais faire avec tendresse.
Fred, lui, découvrait encore une facette de cet homme dont nous lui avions tellement parlé.

Puis, puisque nous étions sur une route indienne et que l’ordre du monde exigeait manifestement qu’aucune matinée ne se poursuive trop longtemps sans thé, nous nous arrêtâmes pour un chai.

La route pouvait continuer.
Au bout de celle-ci, il y avait Bikaner. Et cette fois, ce n’était plus seulement une ville que nous allions faire découvrir à Fred.

Pour moi, Bikaner était peuplée de fantômes bien vivants.

Bikaner — Ceux qui étaient encore là

J’étais heureuse avant même d’entrer dans Bikaner.
Certaines villes finissent par vous faire cet effet lorsqu’on y revient suffisamment souvent : on ne se demande plus vraiment ce qu’elles vont offrir de nouveau, on éprouve simplement le plaisir de les retrouver.
Bikaner était devenue l’une de celles-là.

La ville est née au XVe siècle aux portes du désert du Thar, fondée par Rao Bika, un prince rajput qui donna son nom au nouveau royaume.
Sa position sur les anciennes routes caravanières reliant l’Inde du Nord aux régions plus occidentales favorisa son développement et enrichit les négociants qui y firent construire leurs demeures.
Elle n’a pas l’élégance lacustre d’Udaipur ni l’évidence monumentale de Jaipur ; elle est plus rugueuse, plus serrée, souvent poussiéreuse.
Il faut entrer dans sa vieille ville pour qu’elle se livre vraiment, lever les yeux vers les façades de grès rouge, pousser plus loin dans les ruelles où les havelis se succèdent, parfois somptueuses, parfois fatiguées, mais toujours chargées de cette histoire marchande qui a façonné une partie du Rajasthan.

Pour cette nouvelle visite, nous avions choisi de faire les choses en grand : nous logions au Laxmi Niwas Palace.
Le palais fut construit au tournant du XXe siècle pour le maharaja Ganga Singh, l’une des grandes figures de l’histoire moderne de Bikaner.
L’architecte britannique Samuel Swinton Jacob y mêla influences rajputes et architecture indo-sarrasine, ce style spectaculaire né sous le Raj britannique qui associait librement traditions indiennes et conception occidentale.
Le résultat n’avait rien d’un petit hôtel discret.
Grès rouge, coupoles, balcons sculptés, galeries, cours intérieures : pour quelqu’un qui découvrait l’Inde, Fred entrait directement dans le décor.

Nos chambres étaient immenses et installées dans les anciennes tourelles.
Depuis la terrasse, le palais découpait sa silhouette dans le ciel et, le soir venu, nous avons dîné dans la cour centrale avec le sentiment assez délicieux d’habiter pour quelques heures un endroit qui appartenait à une autre époque.

Pendant notre séjour, le palace se préparait aussi à recevoir un mariage.
Dans un tel décor, on imaginait facilement ce que la fête allait devenir : les cours illuminées, les fleurs, les étoffes, la musique, les invités par centaines peut-être.
Le mariage indien n’est pas seulement l’union de deux personnes ; il engage les familles, les traditions, parfois plusieurs jours de cérémonies et une débauche de couleurs dont le Rajasthan semble avoir fait une spécialité.
Nous devions malheureusement quitter Bikaner le jour même de la cérémonie.
Pour une fois, le programme fut plus fort que notre curiosité, et je l’ai regretté.

Le lendemain, il était temps de présenter la ville à Fred.

Nous avons commencé par Junagarh.

Dans un Rajasthan où les grandes forteresses semblent presque toujours avoir cherché le sommet le plus inaccessible pour s’y accrocher, Junagarh fait figure d’exception : il est construit dans la plaine.
Édifié à partir de la fin du XVIe siècle sous le règne de Raja Rai Singh, souverain de Bikaner et général au service de l’empereur moghol Akbar, il fut ensuite agrandi par les maharajas successifs.
Derrière ses puissants remparts se cache ainsi une succession de palais, de cours et de salles qui racontent plusieurs siècles de pouvoir et de goûts princiers.

L’extérieur prépare assez mal à ce qui nous attend à l’intérieur.

On passe de la forteresse au raffinement, de la pierre massive aux décors délicats, aux miroirs, aux peintures, aux boiseries et aux salles d’apparat.
Les souverains du Rajasthan savaient manifestement fort bien conjuguer l’art de se défendre avec celui de vivre confortablement.

Fred habite la région des châteaux de la Loire.
En matière de demeures historiques, nous n’avions donc pas choisi le public le plus facile à impressionner.
Pourtant, le Rajasthan jouait dans une autre catégorie.
Ici, la puissance militaire et le goût du décor semblent parfois s’être lancé un défi permanent : construire solide, puis décorer chaque centimètre disponible.

Après Junagarh, et un magnifique déjeuner dans un restaurant local choisi par Pal, nous avons choisi de visiter une fois de plus et pour Fred Le temple jaïn de Bhandasar.

Ce n’est pas le monument le plus imposant de la ville.
Il ne cherche pas à rivaliser avec Junagarh et, vu de l’extérieur, rien ne prépare vraiment à ce que l’on découvre après avoir franchi ses portes.
Édifié à la fin du XVe siècle et dédié au cinquième tirthankara jaïn, Sumatinatha, il appartient à cette tradition religieuse qui a laissé au Rajasthan certains de ses édifices les plus raffinés.

Le jaïnisme est l’une des anciennes religions nées en Inde.
Il place au cœur de sa pensée l’ahimsa, la non-violence envers les êtres vivants, poussée chez les pratiquants les plus rigoureux à un degré qui peut surprendre un visiteur occidental.
Cette exigence de pureté contraste presque avec l’exubérance du décor de Bhandasar : murs et plafonds couverts de peintures, motifs floraux, ors, couleurs profondes et détails minuscules composent un intérieur d’une richesse extraordinaire.

J’aimais déjà ce temple en 2014, mais Bhandasar avait fini par représenter pour nous bien davantage que ses peintures et ses ors.

Lors de notre premier passage, onze ans plus tôt, j’y avais rencontré et photographié son gardien.
Une rencontre brève, comme il y en a tant au cours d’un voyage, mais son visage était resté parmi ceux que je n’avais jamais oubliés.
Lorsque Thierry et moi étions revenus à Bikaner en 2024, dix ans avaient passé.
Nous avions naturellement demandé après lui.

C’est son fils qui nous avait répondu.

Son père était décédé.

Nous l’avions donc appris l’année précédente, ici même, et j’avais alors montré au fils le portrait que j’avais conservé depuis 2014.
Il avait regardé cette photographie ancienne de son père, nous avions parlé de lui, et le temps avait brusquement cessé d’être une abstraction.
Dix années tenaient dans une image.

En 2025, je ne venais donc pas à Bhandasar avec l’espoir naïf de retrouver le vieux gardien.
Je savais qu’il ne serait plus là.
En revanche, je savais que son fils, lui, pouvait l’être.
Et il était là.

Cette fois, la rencontre avait quelque chose de très différent.
Nous n’étions plus des visiteurs revenant demander des nouvelles d’un homme photographié autrefois.
Nous retrouvions quelqu’un que l’année précédente avait fait entrer à son tour dans notre histoire indienne.
Il nous reconnut, et cette simple reconnaissance suffisait à abolir une partie de la distance qui sépare habituellement ceux qui voyagent de ceux qu’ils rencontrent.

Fred assistait à tout cela sans avoir connu le premier chapitre.
Il découvrait Bhandasar, son incroyable décor et cet homme devant lui ; Thierry et moi arrivions avec onze années de souvenirs derrière nous.
Il fallait donc lui raconter : le gardien de 2014, son portrait, notre retour en 2024, l’annonce de sa mort, son fils retrouvé.

C’était peut-être cela, finalement, la grande différence entre notre septième Inde et la première de Fred.
Lui avançait de découverte en découverte tandis que, pour nous, certains lieux possédaient désormais une profondeur invisible.
Derrière une porte, un visage en appelait un autre.
Une rencontre présente réveillait celle d’autrefois.
Les années commençaient à se superposer.

Bhandasar était toujours aussi beau, mais je ne le regardais plus tout à fait de la même manière.
Le temple avait cessé depuis longtemps de n’être qu’un monument que l’on vient admirer. Il était devenu l’un de ces endroits où nous avions laissé quelque chose et où, à chacun de nos retours, nous retrouvions un morceau de notre propre histoire.

Et cette année-là, nous y amenions Fred.

Cette année-là, la lumière à l’intérieur du temple était magnifique.
Une partie avait pourtant changé : nous ne pouvions plus accéder à la terrasse sur le toit, comme en 2024, autrefois ouverte aux visiteurs.
Peu importait finalement.
Ce que nous étions venus chercher se trouvait ailleurs.

La journée aurait pu s’arrêter là.

Mais Bikaner n’en avait pas terminé avec nous.
Une autre journée de découvertes diverses et variés nous attendait.

Mais avant tout nous voulions profiter de cet endroit magique et somptueux qu’était notre hôtel.
Nous avons passé un bon moment de détente dans la piscine, profité du coucher de soleil dans le grand jardin du palace avant de nous rendre pour le dîner dans la cours intérieure du palais aménagé à cet effet.

C’est à ce moment précis que mes lunettes décidèrent de mourir.

Le cercle entourant l’un des verres avait cassé et la minuscule vis qui le maintenait avait disparu.
Ce genre de détail est insignifiant tant que l’on voit correctement sans lunettes.
Ce n’est pas mon cas.
Le maître d’hôtel prit immédiatement l’affaire très au sérieux.
Un palais, des décennies de service hôtelier, une clientèle internationale : on pouvait raisonnablement penser que la situation était entre de bonnes mains.

Il revint avec de la Super Glue.
Beaucoup de Super Glue.

Avec la meilleure volonté du monde, il en déposa à l’emplacement de la vis, autour du verre et autour de la monture, probablement selon le principe qu’une quantité suffisante finirait nécessairement par vaincre les lois de la mécanique.
Nous assistions à l’opération avec cet espoir que l’on accorde aux gens qui paraissent savoir ce qu’ils font.
Ils ne tinrent pas.

Les lunettes, elles, ne s’en remirent jamais.
Même de retour en France, personne ne put les sauver.
La réparation du Laxmi Niwas Palace avait été définitive, mais pas exactement dans le sens espéré.
Heureusement, j’avais une deuxième paire.

RIP, les lunettes.

Bikaner , notre deuxième jour

Le vaisseau du désert

Bien avant les palais, les havelis et les remparts, il fallait survivre au désert.

Dans le Thar, la distance n’a jamais été une simple affaire de kilomètres.
Il fallait supporter la chaleur, la poussière, le manque d’eau, transporter les hommes et les marchandises sur des pistes où les chevaux eux-mêmes atteignaient leurs limites.
Pendant des siècles, un animal a rendu ces traversées possibles.
Haut sur pattes, balançant sa silhouette avec cette démarche qui semble toujours légèrement dédaigneuse, le dromadaire est devenu l’un des compagnons indispensables des terres arides du Rajasthan.

On l’appelle volontiers le « vaisseau du désert ». L’expression est jolie ; elle dit pourtant assez bien ce qu’il fut.
Il transporta les marchandises des caravanes, tira les charrettes, accompagna les populations nomades et permit de relier des territoires que le désert semblait vouloir tenir éloignés les uns des autres.
À Bikaner plus qu’ailleurs, son histoire s’est mêlée à celle des hommes.
Le célèbre Bikaner Camel Corps, créé à la fin du XIXe siècle par le maharaja Ganga Singh, allait même conduire ces cavaliers du désert bien au-delà du Rajasthan.

Puis le monde changea.

Les routes furent asphaltées, les camions remplacèrent les caravanes et les moteurs accomplirent en quelques heures ce qui demandait autrefois plusieurs jours.
Le dromadaire, lui, resta dans le paysage, mais sa place se réduisit.
Comment préserver un animal dont l’utilité traditionnelle disparaissait peu à peu ?

L’Inde décida de chercher des réponses ici, à Bikaner.

En 1984 fut créé un centre de recherche consacré au dromadaire, devenu en 1995 le National Research Centre on Camel.
On y étudie les races indiennes, leur santé, leur reproduction, leurs capacités de travail, mais aussi le lait de chamelle et les nouvelles activités susceptibles de permettre aux éleveurs de continuer à vivre avec leurs troupeaux.
Derrière ce qui pourrait sembler n’être qu’une curiosité pour visiteurs se cache donc une question beaucoup plus sérieuse : comment faire entrer dans le monde moderne un animal qui fut indispensable à l’ancien ?

Ce matin-là, toutefois, mes préoccupations étaient nettement moins scientifiques.
Je voulais retrouver une glace.
Une glace au lait de chamelle.

J’en avais goûté lors d’un précédent voyage et j’avais gardé de l’endroit ce souvenir suffisamment précis pour avoir très envie de recommencer.
Il existe des raisons plus nobles de retourner quelque part ; celle-ci me convenait parfaitement.

Nous sommes donc partis tous les quatre vers Jorbeer, à quelques kilomètres de Bikaner, là où le centre s’étend sur un immense domaine.
Fred allait découvrir les dromadaires du Rajasthan ; Thierry retrouvait un endroit que nous connaissions déjà ; Pal, lui, nous conduisait une fois encore dans cette Inde où les journées peuvent très bien commencer par un institut scientifique et finir on ne sait encore où.

Le centre avait changé.

Ce que j’avais connu autrefois avait pris un visage plus moderne. L’endroit s’était développé, les visiteurs étaient davantage pris en compte, des boutiques étaient apparues.
Ce n’était plus exactement le souvenir que j’avais conservé.

Mais les dromadaires, eux, étaient bien là.

Et lorsqu’on se retrouve devant plusieurs dizaines de ces grandes silhouettes, on comprend vite à quel point le mot « chameau » les réduit injustement à une image un peu folklorique.
Ils ont leurs races, leurs morphologies, leurs couleurs, leurs caractères.
L’Inde possède plusieurs populations de dromadaires adaptées à des territoires et à des usages différents, et le centre de Bikaner travaille précisément à leur conservation et à leur étude.

Fred et Thierry sont partis vers eux.

Moi, j’avais toujours une affaire en suspens.
Ma glace.
Je l’ai cherchée.
Elle avait disparu.

Le centre étudiait pourtant toujours très sérieusement le lait de chamelle, au point d’en explorer les qualités nutritionnelles et les possibilités économiques pour les éleveurs.
Mais de glace, plus aucune trace.

J’avais donc devant moi un centre national de recherche, des troupeaux de dromadaires, des scientifiques travaillant à l’avenir d’un animal emblématique du Rajasthan… et j’étais contrariée parce qu’on ne vendait plus ma glace.
Enfin, erreur ….. les dernières venaient d’être vendues.
D’autant que pour notre voyage à Dubaï en juin dernier (2026), je pensais me consoler de cette immense frustration en me rendant dans un restaurant qui cuisinait de la viande de chameau et vendait des milk-shakes à la fraise étonnamment bons (ma première expérience fût en 2018) mais ils ne faisaient plus le milk-shake.
J’ai abandonné l’idée de reboire un jour du lait de chamelle.

Je me suis rabattue, dépitée, sur les boutiques pendant que Thierry et Fred continuaient leur promenade auprès des animaux.
Ce n’était évidemment pas tout à fait le grand frisson du désert, mais cela me laissait le temps de regarder combien le lieu avait évolué depuis notre précédente venue.

Peut-être était-ce finalement la véritable histoire de cette matinée.
Nous étions venus voir un animal que l’on imagine appartenir depuis toujours au Rajasthan et nous découvrions, derrière lui, toute la fragilité de cette évidence.
Le dromadaire n’est pas un élément de décor planté dans le désert pour satisfaire l’image que nous nous faisons de l’Inde.
Il appartient à une économie, à des familles d’éleveurs, à des traditions pastorales et militaires, et son avenir dépend désormais de nouveaux usages : le lait, l’élevage, le tourisme, la recherche.
Même l’ICAR, l’organisme national auquel appartient le centre, parle aujourd’hui de conservation, de développement de la filière laitière et d’écotourisme.

Nous avions commencé la matinée avec les vaisseaux du désert.

Pal, lui, avait déjà la suite en tête.
Il voulait emmener Fred voir de l’eau.
Pas n’importe laquelle.

À une cinquantaine de kilomètres de Bikaner, au milieu de cette terre sèche, existait un lac entouré de ghats et de sanctuaires.
Nous le connaissions déjà. Nous y étions venus lors d’un voyage précédent et, cette fois, nous avions envie de le retrouver.

Pal avait sa propre manière de le présenter.

« Baby Pushkar. »

Deux mots, et Fred disposait déjà d’une première image.

Il ne savait pas encore que derrière ce petit surnom se cachait une histoire beaucoup plus ancienne.
Une histoire qui parlait d’un sage, de méditation, d’un lac devenu sacré et de milliers de flammes déposées sur l’eau certains soirs de pleine lune.

Nous prenions la route de Kolayat.

Kolayat — Le lac du sage

Nous avons donc laissé derrière nous les grandes silhouettes des dromadaires et le Centre national de recherche.
Ma glace au lait de chamelle resterait un souvenir d’un voyage précédent ; Pal, lui, avait déjà repris la route et préparait sans le savoir un changement de décor presque parfait.
Après les animaux du désert, il allait nous conduire vers l’eau.

À une cinquantaine de kilomètres de Bikaner, au milieu de cette terre sèche où l’on s’attend davantage à voir surgir un troupeau de dromadaires qu’un lac sacré, Kolayat semble presque une anomalie.
Le Thar n’est pas encore ici la grande mer de dunes que son nom fait immédiatement imaginer, mais le paysage appartient déjà à ce Rajasthan aride où l’eau a toujours été précieuse.
C’est pourtant autour d’elle que, depuis des siècles, des hommes viennent prier.

Sur la route, Pal nous avait donné sa propre définition de l’endroit.

« Baby Pushkar. »

Deux mots. Avec Pal, certaines explications peuvent être d’une redoutable efficacité.

Fred ne connaissait encore ni l’un ni l’autre.
Pushkar l’attendait plus loin dans notre voyage avec ses chevaux Marwari, sa foire et son lac sacré ; Kolayat serait donc son premier aperçu de ce Rajasthan où l’eau peut devenir un lieu de ferveur.
Thierry et moi, en revanche, connaissions déjà l’endroit.
Nous y revenions avec nos souvenirs et l’envie de voir ce que les années en avaient fait.

Mais bien avant Pal, bien avant nous et bien avant les routes qui permettent aujourd’hui de rejoindre le lac, un autre voyageur aurait fait halte ici.
Il s’appelait Kapil Muni.
À partir de là, l’Histoire cède doucement la place à la tradition.

Kapila appartient aux grandes figures de la pensée hindoue et son nom est associé à l’ancienne philosophie du Samkhya.
La tradition raconte qu’au cours de son voyage, le sage aurait trouvé dans ce lieu suffisamment de paix pour interrompre sa route.
Là où les autres ne faisaient que passer, lui serait resté.
Il aurait choisi cette terre pour sa tapasya, cette ascèse faite de méditation, de discipline et de retrait du monde.

Le voyageur était devenu sage immobile.
Et autour de son souvenir, les siècles allaient construire Kolayat.

Des temples s’élevèrent.
Des pavillons apparurent au bord de l’eau.
Des marches descendirent vers le lac et les pèlerins commencèrent à venir jusqu’ici pour accomplir leurs rites et s’immerger dans ses eaux sacrées.

Une fois par an, à la pleine lune de Kartik, le Kolayat tranquille change encore de visage.
Des milliers de fidèles convergent vers le lac pour la grande foire de Kapil Muni.
Lorsque tombe la nuit, de petites lampes de terre, les diyas, sont déposées sur l’eau.
Les flammes s’éloignent lentement des ghats et le lac devient, pour quelques heures, un miroir piqué de centaines de lumières.

Nous n’arrivions ni un soir de pleine lune ni au milieu de milliers de pèlerins.
Et cela me convenait parfaitement.

Parce que le Kolayat que j’avais envie de retrouver était justement celui des jours ordinaires.

Lorsque le lac est enfin apparu, j’ai compris une nouvelle fois pourquoi Pal l’appelait son « Baby Pushkar ».
Tout était là, mais en plus intime : l’eau sacrée, les ghats, les temples, les pavillons et cette vie tranquille organisée autour du lac.
Pushkar possédait tout cela à une autre échelle, avec sa ferveur et ses foules.
Kolayat semblait en avoir conservé l’essentiel tout en baissant le volume.

Et pourtant, ce n’était plus tout à fait celui que nous avions connu.
Les murs avaient pris des couleurs.

De grandes fresques étaient apparues autour des ghats et des sanctuaires, transformant certains pans autrefois beaucoup plus nus en véritables récits peints.
C’était presque une bande dessinée à ciel ouvert, exactement à sa place dans ce Rajasthan où les murs ont toujours aimé raconter des histoires.
Ici, les images prolongeaient celles des temples ; ailleurs, elles accompagnaient simplement la promenade.
Le lieu que nous avions gardé en mémoire était toujours là, mais quelqu’un avait tourné une page et commencé à dessiner sur la suivante.

Fred, lui, ne pouvait évidemment pas mesurer ce changement.

C’était encore l’un des petits privilèges de notre septième voyage.
Il regardait ce qui était là ; nous voyions aussi ce qui n’y était plus.

Nous avons longé le lac tranquillement.
Kolayat ne demandait pas qu’on le visite avec méthode.
Il suffisait de marcher, de descendre vers l’eau, de regarder les temples se refléter dans le lac, les gens passer, s’asseoir, reprendre leur chemin.
Après les ors de Bhandasar, les cours de Junagarh et les grandes silhouettes des dromadaires le matin même, le changement de rythme était total.

Et puis il y eut cet homme.

Certains visages surgissent dans un voyage sans prévenir et prennent immédiatement toute la place.
Il était magnifique.
Une longue barbe, une présence incroyable, quelque chose de noble dans le visage sans que rien, pourtant, ne semble composé pour attirer l’attention.
Il n’était ni maharaja ni personnage de légende, simplement un homme rencontré au bord d’un lac du Rajasthan.
Mais pendant quelques instants, tout ce que Kolayat racontait depuis des siècles semblait pouvoir tenir dans ce visage-là.

C’est peut-être pour cela que j’aime tant ces endroits. On vient parce qu’un guide mentionne un lac sacré ou parce que Pal a décidé qu’il faut nous montrer son « Baby Pushkar », et ce que l’on emporte finalement n’a parfois aucun rapport avec ce que l’on était venu chercher.

Un visage.
Un sourire.
Quelques minutes partagées.
Puis chacun reprend sa route.

Et au Rajasthan, toute rencontre digne de ce nom finit tôt ou tard par rencontrer un chai.
Nous nous sommes installés pour en boire un.

Fred avait désormais compris qu’il n’existait pas vraiment un chai indien.
Depuis le début du voyage, chaque halte lui en proposait une nouvelle version.
Plus corsé ici, plus doux ailleurs, beaucoup de lait, davantage de gingembre, une cardamome qui dominait tout le reste…
Le chai était devenu une sorte de fil rouge liquide de son apprentissage de l’Inde.

Pal, évidemment, n’avait pas besoin d’apprentissage.
Il était chez lui.

Il y avait quelque chose que j’aimais particulièrement dans ces moments-là. Pal n’était plus celui qui nous conduisait d’un monument à un autre.
Il redevenait simplement l’homme avec lequel nous voyagions depuis tant d’années, celui qui savait qu’un arrêt au bord d’une route pouvait parfois compter davantage qu’une visite prévue au programme.
Avec lui, les kilomètres entre deux villes n’avaient jamais été des parenthèses. Ils faisaient partie du voyage.

Le chai arriva brûlant.

Autour de nous, Kolayat continuait sans se préoccuper de notre présence.
Le lac, les temples, les fresques nouvelles, quelques habitants, des pèlerins.
Et derrière cette scène paisible se cachait une autre image, invisible ce jour-là : celle de Kartik Purnima, lorsque des milliers de personnes convergent vers ces mêmes rives et que les petites flammes des diyas commencent à dériver sur l’eau.

J’essayais de l’imaginer.
Peut-être était-ce cela, finalement, qui rendait Kolayat si attachant.
Il possédait deux vies.

L’une appartenait à la légende et aux pèlerins.
Elle parlait de Kapil Muni, d’ascèse, de purification, de pleine lune et de lampes confiées au lac.
L’autre se déroulait devant nous.
Un homme à la barbe blanchie.
Des murs nouvellement peints.
Un chai partagé.
Fred qui ajoutait encore une pièce au gigantesque puzzle qu’était en train de devenir son premier voyage en Inde.

Entre les deux, il n’y avait aucune frontière.

C’était la même histoire qui continuait.

Lorsque nous sommes repartis vers Bikaner, le soleil avait poursuivi sa course et le lac s’éloignait derrière nous.
Kapil Muni pouvait retourner à sa méditation, les diyas attendre la prochaine pleine lune et notre bel inconnu reprendre sa journée.

Nous avions encore une affaire à régler en ville.
Car depuis plusieurs voyages, dans les ruelles de Bikaner, un vieux couturier sikh semblait avoir conclu avec le temps un arrangement assez avantageux.
À chacune de nos visites, sa barbe blanchissait.
Et son sourire, lui, devenait de plus en plus ravageur.

Bikaner — Ceux que les années n’emportent pas

Cette fois, j’avais apporté les preuves.

Les ruelles de Bikaner nous attendaient telles que je les aimais : pas comme une visite supplémentaire à cocher après les chameaux et Kolayat, mais comme un retour dans cette partie de la ville où l’on finit par oublier complètement que l’on voyage.
Ici, les palais s’effacent, les murs se rapprochent et la vie reprend ses droits.

Derrière les façades de grès rouge des anciennes havelis, avec leurs fenêtres sculptées et leurs balcons ouvragés, une autre Bikaner s’agite, marchande, travaille et bavarde depuis des générations.
Les riches négociants ont laissé leurs demeures ; ceux qui vivent là aujourd’hui ont simplement continué l’histoire à leur manière.
Bikaner conserve d’ailleurs un remarquable ensemble de havelis en pierre rouge, dont celles de Rampuria sont parmi les plus connues.

C’est ce mélange que j’aime ici.


On peut lever les yeux vers une façade qui raconte la fortune d’un marchand d’autrefois et, une seconde plus tard, oublier complètement son architecture parce qu’un homme, un étal ou une scène de rue vient de vous happer.

Le marchand des années

Je ne connais pas son nom.
Je ne lui ai jamais parlé.
Je l’ai simplement rencontré trois fois, à cinq puis six années d’intervalle, dans les mêmes rues de Bikaner.
En 2014, il était là, assis au milieu des oignons, de l’ail, des piments, des graines et des grands balais dressés autour de son étal. Je l’ai retrouvé en 2019, penché sur son travail. Puis encore en 2025.
Onze années séparent la première image de la dernière.

L’étal a changé, les marchandises aussi.
Lui surtout.
Ses cheveux ont blanchi, son visage s’est creusé, ses gestes semblent plus minutieux.
Sur la dernière image, il laisse couler entre ses doigts une poignée de graines qu’il trie dans un grand plateau, avec cette concentration tranquille de ceux qui ont répété le même geste des milliers de fois.

Nous ne nous sommes jamais rien dit.
Et pourtant, il appartient à mon histoire de Bikaner.

Pendant onze ans, je suis partie, revenue, repartie encore.
Des milliers de kilomètres, des voyages, des années de vie en France.
Lui réapparaissait à quelques rues de mon couturier, comme un discret repère dans une ville qui, elle aussi, changeait.

Je ne sais rien de sa vie.
Je sais seulement qu’en 2014 il était là.
Qu’en 2019, il était encore là.
Et qu’en 2025, lorsque je suis revenue une nouvelle fois dans les ruelles de Bikaner, il était toujours là.
Parfois, il n’est pas nécessaire de connaître quelqu’un pour s’apercevoir que le temps a passé ensemble.

Et quelque part dans ce dédale se trouvait notre couturier.

« Notre » était évidemment très exagéré.
Il ne nous devait rien, nous n’avions jamais passé commande chez lui et il n’avait jamais confectionné la moindre chemise à Thierry.
C’était simplement un couturier sikh installé dans les ruelles de Bikaner, devant sa vieille machine à coudre, que le hasard avait placé une première fois sur notre chemin en 2019.

Je l’avais alors découvert presque comme on découvre tous les visages d’une ville inconnue : sans savoir qu’il y aurait une suite.
Il y en eut une.
En 2024, cinq années avaient passé lorsque je le retrouvai.
Je l’aurais reconnu entre cent.
Le turban, les lunettes posées bas sur le nez, cette longue barbe déjà blanche… mais cette fois surtout, il y eut son sourire.
Un sourire immense, malicieux, presque ravageur, qui transformait complètement son visage.

Puis vint 2025.
Troisième rencontre.
Cette fois, quelque chose avait changé de mon côté aussi : je n’arrivais plus seulement avec le souvenir des fois précédentes.
J’avais les photographies.
Je les lui ai montrées.

Il s’est retrouvé face à l’homme de 2019, puis à celui de 2024.
Six années de sa vie réunies en quelques images.
Sa barbe s’était allongée, son visage avait changé, les turbans et les vêtements n’étaient plus les mêmes.
Mais derrière les lunettes, le regard était toujours là.
Nous n’avions pas besoin d’une longue histoire commune pour que ce moment en devienne une.

En 2019, j’avais rencontré un couturier dans une rue de Bikaner.
En 2024, j’avais retrouvé un visage.
En 2025, je revenais lui rendre un peu du temps que je lui avais emprunté.
Sous la forme de quelques photographies.

Fred le découvrait ainsi, sans avoir connu les épisodes précédents.
Pour lui, c’était un homme magnifique assis dans une rue de Bikaner.
Pour Thierry et moi, trois voyages se superposaient au même endroit.

C’était peut-être l’une des choses les plus difficiles à expliquer à Fred au début de ce voyage : nous ne revenions plus seulement dans des villes.

Nous revenions chez des souvenirs.
Certaines rues contenaient désormais des gens.
Certaines portes ouvraient sur des histoires commencées dix ans plus tôt.
Bhandasar avait son gardien et son fils.
Ici, une vieille machine à coudre suffisait à mesurer le passage du temps.

La femme à l’indigo

Il suffisait parfois de se retourner.

Pendant que notre couturier occupait toute notre attention, dans la rue perpendiculaire, juste derrière nous, une femme travaillait.
Je ne savais encore rien d’elle, mais son visage m’avait immédiatement arrêtée : magnifique, marqué par les années, encadré de cheveux gris, avec cette dignité que certains visages semblent porter sans même le savoir.
Elle teignait des vêtements à l’indigo.

Cette couleur accompagne l’Inde depuis des siècles.
L’indigo y fut cultivé et utilisé bien avant que son commerce ne devienne un enjeu considérable à l’époque coloniale.
Au Rajasthan, il appartient encore au monde des teinturiers, des tissus et de ces savoir-faire qui survivent parfois au fond d’une rue, entre quelques bassines et des gestes répétés depuis des générations.

Elle travaillait là, à quelques mètres de nous.
Puis elle sortit un vêtement fraîchement teint.
Elle l’essora entre ses mains.
Et elle le secoua vigoureusement pour le défroisser.

Nous étions exactement au mauvais endroit.
Une pluie de minuscules gouttes bleues nous arriva dessus.

Sur le moment, nous avons ri.
Beaucoup.
Il faut dire que la situation était assez parfaite : nous étions venus nous perdre tranquillement dans les ruelles de Bikaner et nous en ressortions mouchetés d’indigo par une dame qui, elle, n’avait fait que son travail.
Le souvenir devint légèrement moins poétique lorsqu’il fallut laver nos vêtements.

Les petites gouttes bleues, si charmantes lorsqu’elles voltigeaient dans le soleil de Bikaner, se révélèrent beaucoup plus attachées à nous que prévu.
Il fallut frotter.
Beaucoup frotter.
Mais je leur pardonne.
Parce qu’il reste de cette rencontre ces images.

Sur l’une, elle semble presque sévère, le regard profond, les mains encore posées sur son outil de travail.
Sur l’autre, son visage s’ouvre et son sourire apparaît.
Deux expressions d’une même femme, saisies à quelques secondes d’intervalle, dans cette petite rue où nous ne devions initialement nous arrêter que pour retrouver un couturier.
C’est peut-être cela, finalement, que Bikaner nous offrait de mieux.
Nous étions revenus chercher quelqu’un que nous connaissions.
Et juste derrière nous se trouvait quelqu’un que nous n’avions encore jamais rencontré.
Il suffisait de se retourner.

Et tout autour, Bikaner continuait.

Le vieux couturier n’était évidemment pas seul à faire vivre ces ruelles.
Il y avait les marchés, les petits commerces, les vendeurs, les artisans et tous ceux dont les journées se déroulaient là, sous nos yeux, sans avoir besoin de devenir des personnages de notre histoire.
La vieille ville n’avait rien d’un décor construit autour de ses havelis.
Elle les avait absorbées. Le passé monumental et le présent quotidien partageaient les mêmes rues.
Bikaner avait changé aussi.

Au fil de nos voyages, je l’avais vue devenir plus propre, plus agréable à parcourir.
Elle restait cependant suffisamment elle-même pour que l’on puisse encore y retrouver ce désordre vivant que j’aimais : les façades anciennes, les boutiques minuscules, les marchés et, au milieu de tout cela, des hommes dont on finit par reconnaître le visage.

Mais notre histoire avec les tailleurs de Bikaner ne s’arrêtait pas là.
Il fallait seulement changer de décor.
Le vieux Sikh travaillait dans la rue.
Les autres possédaient une véritable boutique.

En 2024, Thierry leur avait confié la fabrication de plusieurs chemises.
Le résultat avait été suffisamment convaincant pour que, cette année, je décide de passer à mon tour de l’autre côté du comptoir.
J’avais même prévu l’opération avant de partir : une de mes chemises françaises avait voyagé dans la valise avec une mission bien précise.
Servir de modèle.

Après les temples, les dromadaires, le sage Kapil Muni et les eaux sacrées de Kolayat, nous abordions donc l’une des grandes traditions universelles du voyage : le shopping parfaitement indispensable.
Il fallait choisir les tissus.
Et là, évidemment, les choses se compliquèrent.
Un tissu entraîne toujours un autre tissu.
Une couleur paraît parfaite jusqu’à ce que l’on déroule celle d’à côté.
Une décision prise depuis trente secondes devient subitement très discutable.
J’avais pourtant un avantage considérable : le modèle était déjà choisi. Il ne restait « que » les étoffes.

Quatre chemises plus tard, le problème était réglé.
Elles seraient confectionnées à mes mesures, sur le modèle que j’avais apporté, avec les tissus que j’avais choisis.
J’étais venue au Rajasthan pour voyager.
Je repartais de Bikaner avec une nouvelle garde-robe en préparation.
Il y a des dérives plus graves.

Fred assistait à cette facette de nos voyages comme il avait assisté aux autres.
Il commençait à comprendre qu’avec nous, une journée indienne pouvait passer sans transition d’un centre de recherche sur les dromadaires à un lac sacré, d’un sage de l’Antiquité à un chai, puis d’un vieux couturier sikh à quatre chemises sur mesure.
Et personne ne trouvait cela particulièrement étrange.

Peut-être parce qu’au bout de sept voyages, nous avions cessé depuis longtemps de demander à l’Inde d’être cohérente.
Nous lui demandions seulement de continuer à nous surprendre.

Cette deuxième journée à Bikaner avait commencé avec les animaux qui avaient porté autrefois les hommes à travers le désert.
Elle nous avait conduits jusqu’à un lac où la tradition raconte qu’un sage s’était arrêté pour méditer.
Elle s’achevait au milieu des marchés, avec le sourire d’un homme retrouvé pour la quatrième fois et des tissus déployés sur un comptoir.

Il n’y avait aucun monument célèbre pour relier tout cela.
Et pourtant, cette journée racontait peut-être Bikaner mieux qu’une liste de visites.
Le désert, la foi, les hommes, les métiers, les retrouvailles, le temps qui passe.

Et Fred, quelque part au milieu, qui découvrait une chose que nous savions déjà : en Inde, ce que l’on était venu voir n’est pas toujours ce que l’on retient.

Le lendemain, nous reprendrions la route.
Vers une ville née, elle aussi, d’un prince Rathore.
Une ville dont l’histoire était étrangement liée à celle de Bikaner puisque Rao Bika, fondateur de Bikaner, était le fils de Rao Jodha, fondateur de Jodhpur.
Deux hommes, deux royaumes, deux villes du désert séparées par quelques générations et beaucoup d’ambition.

Fred allait bientôt découvrir l’autre héritage de cette famille.
Et cette fois, il serait bleu.

Chapitre : Retrouvailles azurées

Quitter Bikaner, c’était s’engager pour quatre heures et demie d’une route rectiligne à travers les paysages changeants du Rajasthan.
Partis vers neuf heures du matin, la monotonie de la voie rapide fut soudainement rompue par une vision des plus insolites : une vache verte (qui s’avère être un mâle) paissait calmement sur le bas-côté, tel un clin d’œil surréaliste de l’Inde.

Un arrêt traditionnel pour savourer un thé chaï fumant plus tard, l’horizon laissa enfin deviner les contours de notre destination.

Vers quinze heures trente, Jodhpur nous ouvrait ses portes.
Notre premier réflexe, guidé par l’excitation des projets à venir, fut de nous rendre chez nos couturiers au Bishnois Art Village.
Il y avait une urgence douce à notre venue : commander de nouvelles tenues, et surtout un peignoir sur mesure pour ma fille qui s’apprêtait à donner de nouveau la vie. J’en profitai pour faire répliquer quelques-unes de mes propres pièces ramenées de France.

Une fois les tissus choisis et les mesures prises, Pal, notre fidèle chauffeur, nous emmena déjeuner avant de nous guider vers notre hôtel.

La fin du trajet dut s’achever à pied, les voitures ne pouvant s’engager dans le dédale des ruelles étroites de ce quartier pourtant si proche de l’artère principale.
Notre cher Haveli Inn Pal, notre adresse de toujours, affichait complet.
Quel dommage, lui qui jouxtait si bien le Sardar Market !

Mais ce contretemps nous offrit en contrepartie une superbe première déambulation.
Nous traversâmes une multitude de petites venelles vibrantes, l’œil attiré par le remue-ménage des échoppes.

Le soir venu, l’hôtel ne faisant pas table, nous ressortîmes pour le dîner.
Nos pas nous menèrent dans un petit restaurant suspendu que je crois me rappeler être juste au-dessus du baori, le réservoir d’eau caché derrière le Sardar Market.

Sur le chemin du retour, alors que la nuit enveloppait la ville, Fred commença à faire quelques emplettes de cadeaux avant la fermeture des échoppes.

Ce fut pour lui un moment mémorable : sa toute première négociation, menée seul, sans un mot d’anglais qu’il ne maîtrise pas.
Le langage des signes, l’échange des billets et l’arbitrage muet d’une calculatrice firent des merveilles.
Je revois encore son mini sourire de fierté, illuminant son visage face à ce petit exploit personnel.
La nuit réparatrice pouvait enfin commencer.

Chapitre : Le réveil de la Cité Bleue

Le lendemain, le petit déjeuner avalé, nous nous enfonçâmes lentement dans le labyrinthe de Jodhpur.
À neuf heures quinze, le célèbre marché s’éveillait à peine.
Les étals restaient clos, les rideaux de fer baissés, stigmates des fins de soirées animées qui s’étirent ici régulièrement jusqu’à vingt et une heures.
Cette torpeur matinale nous offrit un spectacle intime : un barbier faisant glisser sa lame sur le visage d’un client, un vieil homme épluchant méticuleusement des citrons à même le trottoir, et le bleu éclatant d’une boutique de chaussures ouvrant tout juste ses portes.

En attendant de retrouver Pal au pied de la Clock Tower, nous fîmes découvrir à Fred ces premières ambiances matinales sous un ciel bas et nuageux.
C’est au détour d’un de ces virages que je croisai le regard d’un habitant, ravi de poser pour moi.
Sa barbe rousse, flamboyante et soignée, apporta au cadre toute la chaleur et le soleil qui manquaient cruellement dans le ciel ce jour-là.

Pal arriva à l’heure exacte pour nous déposer au Jaswant Thada.

Pour Fred, c’était une grande première ; pour nous, une seconde visite dont nous profitâmes pour réaliser des clichés bien plus mûrs et précis qu’en 2014.
La suite logique de notre pèlerinage nous mena au majestueux fort de Mehrangarh.

La forteresse résonnait des rires et des bavardages d’une multitude de groupes d’écoliers en sortie scolaire.

Quel bonheur de retrouver ce colosse de pierre et sa vue plongeante sur la ville d’azur !
Je le redécouvre à chaque voyage, même si, cette fois-ci, une pointe de frustration m’envahit en constatant que de nombreuses salles et accès étaient fermés au public, sans raison apparente.

Alors que Thierry et Fred commençaient leur exploration, je décidai de m’isoler sur une terrasse haute.
Mon œil avait repéré un gardien au port altier, arborant de longues moustaches fièrement enroulées.
J’étais aux anges : il s’apprêtait à faire une démonstration magistrale du nouage d’un turban de neuf mètres de long.

Après ce moment de grâce, je rejoignis les salles intérieures, m’efforçant d’être raisonnable sur les déclenchements, bien que le fort regorge de décors somptueux et d’objets d’art raffinés.

Mes derniers clichés immortalisèrent un escalier extérieur en fer forgé que je trouve d’une élégance rare, ainsi que quelques touristes locaux.

Quant à Fred, infatigable, il continuait avec allégresse sa joyeuse chasse aux détails.

Chapitre : Les Maîtres des Saveurs

Après le déjeuner, notre exploration reprit au hasard des rues.
Le temps restait maussade, mais la pluie avait le bon goût de nous épargner.
Nous nous engouffrâmes dans des ruelles qui nous étaient encore totalement inconnues, là où les scènes de vie s’enchaînent sans transition : un petit bouge de rue où fume un grand chaudron de riz, un marchand de légumes poussant sa charrette en bois, un réparateur aux mains agiles redonnant vie à des objets hétéroclites.

C’est au cœur de ce spectacle ordinaire que nous nous sommes arrêtés devant un homme fabriquant du Sev.

Au cœur de Jodhpur, là où les murs peints de bleu azur retiennent la chaleur du Rajasthan, la ruelle s’éveille au rythme d’un ballet quotidien.
Installé devant son échoppe ouverte sur la poussière dorée de la ville, l’homme ne compte plus les heures.
Face à lui, la grande marmite en fonte noire, le karahi, crépite doucement, exhalant une vapeur lourde et parfumée d’huile chaude.

D’un geste précis, hérité de générations de marchands de saveurs, il charge la pâte ambrée dans sa machine de fer.
C’est un mélange savant de farine de pois chiche, d’eau et d’épices secrètes, une pincée de piment pour réveiller les papilles, un soupçon de curcuma pour la couleur du soleil couchant, et cette pointe d’asa fetida qui donne aux namkeens de Jodhpur leur âme unique.

Le mécanisme s’active.
Dans un grincement familier, la presse pousse la matière à travers la grille perforée.
Sous les yeux des passants, la magie opère : la pâte se transforme en une cascade de fils dorés qui plongent en frémissant dans l’huile bouillante.
En quelques secondes, la friture saisit le sev.
Les filaments durcissent, gonflent et se regroupent en de grands disques croustillants que le cuisinier extrait avec la dextérité d’un magicien, à l’aide de sa large écumoire.

Il les dépose ensuite sur le côté, formant une montagne de filaments craquants, légers comme de la paille mais lourds de promesses gourmandes.
Bientôt, les habitants du quartier s’arrêteront, une pièce à la main, pour repartir avec un cornet de ce snack encore tiède, parfait compagnon d’un chaï fumant alors que le soleil commence sa lente descente derrière le fort de Mehrangarh.

Chapitre : Les Affranchis de Jodhpur

Tandis que Thierry et Fred marchaient quelques dizaines de mètres plus loin, leurs silhouettes se découpant dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, je flânais à mon propre rythme, mon boîtier à la main, je me suis retrouvée un instant seule, en retrait, dans cette ruelle étroite.
Les murs de pierre crépis par le temps et les inscriptions en hindi peintes à la hâte prenaient, sous l’œil de mon objectif, des airs de graffitis new-yorkais.

C’est là que je les ai vus.
Ils barraient le passage, groupés autour d’un scooter rétro comme s’il s’agissait d’une mobylette garée au coin d’une rue du Lower East Side.
L’atmosphère avait ce parfum particulier et piquant des faubourgs où la jeunesse règne en maître.
Sans avoir peur, l’Inde et ses codes me sont bien trop familiers pour cela, j’ai senti le pas se faire plus observateur, le regard plus affûté.
C’était leur territoire.

Au centre, le « chef de bande » tenait le haut du pavé.
Les doigts levés vers la bouche, il fumait une cigarette, la mine bravache.
Il jouait le dur, le caïd, le petit affranchi du Bronx.
Autour de lui, ses lieutenants faisaient bloc, les épaules serrées.
Dans ce décor hors du temps, on aurait presque pu entendre le grondement lointain d’un métro aérien au-dessus du chaos de la ville.

Puis, le miracle de la complicité a opéré.
Un simple sourire de ma part a suffi à briser la glace.
En croisant le regard du jeune leader, le masque est tombé.
Sous le vernis de l’insolence, j’ai vu l’enfant.
Un gamin qui cherchait désespérément à impressionner l’adulte, à devancer les années pour faire ressortir ce futur côté masculin, cette fierté brute qui commence à poindre à l’aube de l’adolescence.
La permission de photographier a été demandée d’un regard, accordée d’un froncement de sourcils complice.

Le déclic a figé l’instant.
Le gamin a gardé sa pose de cinéma des années 50, mais l’objectif a capturé leur vérité : une fraternité indomptable, une étincelle de jeu, et l’éternelle poésie des enfants de la rue, qu’ils soient de Brooklyn ou du Rajasthan.

Les Affranchis de Jodhpur

Les Affranchis de Jodhpur
Jodhpur, Inde – 27 octobre 2025
Au détour d’une ruelle de Jodhpur, le temps s’est arrêté. En effaçant les couleurs du Rajasthan, le noir et blanc a fait surgir l’esprit du Bronx des années 50. Face à l’objectif, cinq enfants s’approprient le pavé avec l’insolence théâtrale des petits durs de Little Italy. Une seconde d’hésitation, puis un sourire partagé a fait tomber les masques. Derrière la posture masculine et la cigarette invisible du jeune chef de bande, le regard a trahi la vérité : celle d’un enfant qui cherche simplement à impressionner le monde des adultes.

Je baisse l’appareil, leur adresse un dernier signe de la main reconnaissant, et hâte le pas pour rattraper le groupe qui m’attend plus loin.
Derrière moi, je devine que la tension factice retombe d’un coup.
Le chef de bande doit baisser sa main, les doigts encore imprégnés du geste de sa cigarette invisible.

J’aime imaginer leurs chuchotements une fois mon dos tourné :
— « Tu as vu son appareil ? » doit glisser le plus petit, encore agrippé au guidon du scooter. « C’était un vrai de pro. À tous les coups, on va passer dans un journal de Delhi ! »
Le chef hausse sans doute les épaules, tentant de garder sa contenance de caïd du Bronx, même si un sourire de fierté pure étire désormais ses lèvres :
— « Mais non, idiot. Elle vient de beaucoup plus loin. Tu as vu comment elle nous a regardés ? Elle n’était même pas impressionnée. »
Le garçon au t-shirt floqué fait mine de lui donner un coup de coude amical :
— « Normal que tu dises ça, tu as posé comme un actor de cinéma ! Tu te prenais pour qui avec ta fausse clope ? Un boss de la mafia ? »
Des éclats de rire fusent, brisant le silence du noir et blanc. Ils se bousculent, se vannent, redeviennent instantanément les enfants qu’ils sont. Le grand frère, un peu en retrait, remet une main protectrice sur l’épaule de son copain.
— « En tout cas, c’est sûr », conclut le chef en regardant ma silhouette s’éloigner sous le ciel du Rajasthan, « sur sa photo, on est les rois de Jodhpur. »

Je rejoins enfin mon mari et notre ami, le sourire aux lèvres, avec la certitude intime d’avoir capturé un morceau d’éternité.

Nous déambulons encore quelques centaines de mètres en croisant les petits artisans assis à même le sol.
Puis, pour clore cette riche journée, nous décidons d’aller dîner dans un autre restaurant proche du fameux baori Toorji Ka Jhalra Bavdi : le Stepwell Cafe.

Après le repas, nous rentrons tranquillement par les mêmes ruelles en disant bonsoir à tous les petits artisans encore ouverts sur le chemin du retour : un barbier, un pharmacien, un vendeur de douceurs et quelques autres qui animent les ruelles calmes de la ville bleue.
Une nouvelle nuit au calme s’offre à nous, avant de reprendre notre exploration.

Chapitre : Les Murs Qui Parlent

Le lendemain matin, Jodhpur ne s’efface jamais tout à fait de la mémoire, elle se transforme.
Lorsque j’y ai posé les pieds pour la première fois en 2014, la Cité Bleue imposait un tout autre rythme.
À cette époque, on ne se promenait pas ainsi au hasard des ruelles ; la déambulation y était plus brute, moins évidente, presque intime.
Puis, en mars 2024, j’avais entravé les prémices d’une aventure encore discrète : quelques façades commençaient à se colorer, mais la ville franchissait encore son nouveau souffle.

En y revenant en ce mois de novembre 2025, le choc fut total.
Le changement le plus spectaculaire ne venait ni du ballet des rickshaws ni des rumeurs du Sardar Market, mais des murs eux-mêmes.
En onze ans, la ville avait réellement changé, et ces deux dernières années avaient parachevé sa métamorphose.
Les ruelles s’étaient muées en une galerie d’art vivante, un musée à ciel ouvert s’étirant à l’ombre du fort de Mehrangarh.

Un vaste programme de restauration avait balayé la poussière des façades pour inviter les artistes locaux à réenchanter le béton et la pierre.
Ici, ces peintures murales ne sont pas des graffitis éphémères ; ce sont de véritables leçons de vie offertes aux passants, un pont de couleurs jeté entre l’identité des anciens et l’avenir des nouvelles générations.

Au détour d’un angle baigné de lumière, une fresque m’a clouée sur place.
Elle représentait une mère et ses enfants, les bras farouchement enlacés autour d’un tronc d’arbre, le serrant contre leur cœur. Impossible de ne pas y lire l’écho vibrant du mouvement Chipko, ces femmes indiennes héroïques qui, autrefois, protégèrent la nature au péril de leur propre vie.
Le dessin disait tout haut ce que l’Inde sait depuis la nuit des temps : on ne protège pas un arbre parce qu’il est beau, on le protège parce qu’il fait partie de la famille.

Plus loin, le long des murs d’azur, d’autres pinceaux racontaient le quotidien transfiguré.
Là, une femme penchée sur l’âtre préparait des chapatis fumants ; ici, un chamelier bravait un désert de pigments dorés ; plus bas, des artisans répétaient des gestes séculaires sous l’œil bienveillant d’animaux peints, intégrés à la cité comme ils le sont dans la réalité des rues.

Dans ces ruelles de novembre, la vérité de ce pays m’est apparue plus claire que jamais : en Inde, l’homme ne vit pas contre la nature, il vibre avec elle.
À travers leurs fresques, les artistes de Jodhpur nous rappellent avec pudeur que la richesse d’un peuple se mesure à la force de ses liens, et que le véritable patrimoine se niche dans la poésie des gestes ordinaires.
En marchant, le boîtier suspendu au cou, j’avais la douce certitude de photographier bien plus que de la peinture : je remplissais, page après page, un carnet de voyage invisible.

Mais les ruelles de Jodhpur possèdent aussi leur propre système de sécurité, infiniment plus charmant et remuant que n’importe quel protocole officiel.
Au fil de nos voyages, nous avons appris à connaître ces résidents à quatre pattes qui peuplent les bas-côtés.
En Inde, les chiens des rues ont une philosophie bien à eux : d’une gentillesse absolue, ils vous regardent passer avec une indifférence polie ou une bienveillance tranquille, sans jamais la moindre once d’agressivité.
Mais lorsque la saison des mises bas sonne, la ville se transforme en une gigantesque pouponnière à ciel ouvert.

C’est ainsi qu’au détour d’un virage, alors que nous déambulions le nez en l’air entre deux photos de nouvelles fresques murales, notre quête artistique a été brutalement interrompue par le comité d’accueil le plus irrésistible du Rajasthan.

Une véritable bande de petits coquins miniatures avait pris possession du pavé.
Ils étaient six ou sept, hauts comme trois pommes, affichant des mines de conspirateurs professionnels avec leurs petites oreilles tombantes et leurs ventres ronds.
Au milieu de cette joyeuse pagaille, la hiérarchie était déjà bien établie : un ou deux petits caïds de poche campaient fièrement sur leurs pattes de devant, le regard sérieux, bien décidés à faire la loi sur leur territoire de grès et à nous inspecter comme s’ils étaient les douaniers officiels de la Ville Bleue.

Face à ces bouilles craquantes, mon cœur de voyageuse a fondu instantanément.
L’espace d’une seconde, j’ai échafaudé les plans les plus fous : réorganiser entièrement mes bagages, sacrifier mes quatre nouvelles chemises de Bikaner et en glisser discrètement un ou deux dans ma valise pour les ramener en France.
Heureusement, la sagesse (et probablement le regard lucide de Thierry) nous a conseillé de garder nos distances et de ne pas céder à la tentation du câlin.
Dans l’ombre d’une haveli bleue, la silhouette de la mère ne devait pas être bien loin, et il aurait été imprudent de froisser la vraie patronne du quartier.
Nous les avons donc quittés à regrets, sous les yeux de Fred qui observait, très amusé, cette petite république canine dont le sérieux contrastait si drôlement avec leur taille.

Chapitre : Le Secret des Confiseurs

Après notre déjeuner, notre ami Bishnoï qui nous accompagnait nous proposa avec un sourire mystérieux de nous amener goûter le thé chaï le plus réputé de Jodhpur.
Une promesse qui tenait du privilège, car sans sa connaissance intime de la ville, jamais nous n’aurions débusqué cet endroit.
Il nous guida jusqu’à une petite placette ombragée, épargnée par la fureur des grandes artères, où de nombreux locaux s’étaient installés.
Assis en groupes, ils buvaient leur thé, mangeaient et discutaient au rythme de l’après-midi qui avançait doucement.
Le breuvage qui nous fut servi était un pur régal : chaud, réconfortant, sublimé par de délicates brindilles de safran qui flottaient à sa surface.
Ce délice valait à lui seul le déplacement, mais la placette nous réservait une surprise bien plus impressionnante encore.

À quelques pas des buveurs de thé, sous une sorte de préau sombre et intemporel, des maîtres confiseurs s’affairaient.

Dans la pénombre texturée de son échoppe de Jodhpur, le maître confiseur s’adonne à une alchimie presque sacrée.
Cette image capture la confection spectaculaire du ghevar, le roi incontesté des douceurs du Rajasthan.
Devant lui, posé sur les briques nues d’un foyer de fortune, le karahi de fonte bouillonne d’un blanc d’écume.
Ce gâteau traditionnel en forme de disque alvéolé, semblable à un nid d’abeille architectural, est préparé à base d’un fin mélange de farine et de lait.
La magie de sa texture réside dans sa cuisson : la pâte liquide est versée en un mince filet continu, de très haut, directement dans un bain de ghee (beurre clarifié) fumant.

D’un geste suspendu, le bras tendu vers le ciel, l’artisan laisse couler ce fil d’or liquide depuis son gobelet de métal.
La pâte blanche chute et frappe le beurre en fusion dans un rugissement de vapeur et de crépitements assourdissants.
Au contact de la chaleur extrême, elle éclate en mille micro-bulles dentelées, se déchirant pour se figer en une fine résille.
Le cuisinier perce ensuite délicatement un trou au centre à l’aide d’une tige pour uniformiser la cuisson et démouler cette dentelle croustillante.
Juste à côté, reposant sur le disque de fer comme un soleil de cuivre, une crêpe alvéolée achève de refroidir.
Sa surface, constellée de mille cratères, sera ensuite généreusement baignée de sirop de sucre aromatisé à la cardamome et au safran.
Elle deviendra bientôt ce joyau sucré, fondant et craquant, qui viendra adoucir les célébrations des fêtes traditionnelles et enchanter le cœur des passants sous le ciel immuable du Rajasthan.

Chapitre : Le Sanctuaire des Étoffes

Encore émerveillés par cette fabuleuse découverte gustative et visuelle, nous reprîmes notre marche en direction du Sardar Market.
Sur notre route se dressait une boutique d’antiquités qui recélait de véritables trésors.
Il est des lieux à Jodhpur où le temps accepte enfin de suspendre sa course.
Passer le pas de la porte de l’Om Ganesh Export House, c’est accepter de s’égarer volontairement dans un labyrinthe de pure beauté. Et nous en oublions de prendre des photos d’intérieur.
Ici, les heures ne se comptent plus ; elles se mesurent à la douceur d’un pashmina qui glisse entre les doigts ou au reflet changeant d’une soie sauvage sous la lumière ambrée de la boutique.

Le choix y est si vertigineux qu’il invite à la contemplation.
Chaque étagère raconte une histoire, chaque tissu brodé à la main est le fragment d’un secret rajasthani.
On s’y attarde, on s’y perd, on s’y enivre de motifs ancestraux et de couleurs vibrantes.
Dans ce sanctuaire de l’artisanat indien, le tumulte de la Ville Bleue s’efface pour laisser place à l’émerveillement.
Une parenthèse suspendue, hors du monde, dont on ressort l’esprit riche de mille trésors.
Fred, curieux de tout, continuait à marchander ses achats avec brio.
De mon côté, je fouillais avec passion dans ce bazar envoûtant, guidée par l’espoir secret de dénicher la perle rare à offrir à quelqu’un que j’aime.

Une fois la porte du magasin refermée, les bras chargés de nos précieuses trouvailles, je m’extirpais doucement de cette transe textile pour retrouver la joyeuse réalité des rues.
Un peu plus loin, j’aperçus Thierry et Fred, le sourire aux lèvres.
Ils étaient littéralement encerclés par une bande de jeunes étudiants indiens, dynamiques et terriblement curieux, qui les avaient improvisés stars d’un jour.
Les téléphones s’agitaient, les poses s’enchaînaient pour immortaliser ce moment de partage spontané et chaleureux, si typique de l’hospitalité unique du Rajasthan. Pressant le pas pour les rejoindre, je levai mon appareil pour capturer à mon tour le visage de Fred, rayonnant au milieu de cette jeunesse enthousiaste.

Chapitre : Le Théâtre du Baori

Pour couronner cette magnifique fin de journée, nous sommes retournés près du grand baori, le puits à degrés Toorji Ka Jhalra.
C’est là que la vie locale aime se donner en spectacle, mais ce jour-là, l’architecture de pierre s’était transformée en un véritable studio de photographie à ciel ouvert.
Le lieu bruissait de l’effervescence de séances de photos de mariage.

Sur les marches géométriques en grès rose, un premier couple captait tous les regards.
La jeune mariée, vêtue d’une somptueuse robe rouge écarlate dont la traîne vaporeuse flottait sur la pierre, descendait les marches tel un cœur battant au milieu de la roche millénaire.
Plus haut, son fiancé en chemise blanche la suivait des yeux, avant qu’ils ne se rejoignent pour échanger un regard d’une infinie tendresse, les mains unies.
Un peu plus loin, assise sur la pierre, une jeune fille au sourire éclatant et lumineux éclata de rire, capturant toute la joie spontanée de cet après-midi rajasthani.

Quelques marches plus bas, un second couple jouait une partition différente, toute aussi envoûtante.
Revêtus d’habits traditionnels d’un bleu canard et argent étincelant, faisant un écho parfait aux nuances de l’eau du baori, ils posaient sous l’œil attentif d’un cadreur.
Le caméraman, penché au-dessus de la balustrade, ajustait ses angles pour immortaliser la complicité de leurs regards et l’élégance de leurs postures dans ce décor vertigineux.
C’était un spectacle magique, une célébration de l’amour et de la jeunesse ancrée dans la pierre de Jodhpur.

Un sourire au-dessus du baori


Pendant que notre attention était attirée par les mariées et leurs robes éclatantes sur les marches du baori, elle était là, avec son amoureux, elle a levé la tête vers moi et m’a souri.
Un sourire immense, spontané, lumineux, de ceux qui ne se préparent pas pour une photographie.
J’ai déclenché presque instinctivement.
Puis elle m’a offert un autre regard, plus doux, presque complice, et une seconde image est née.

Je photographie beaucoup de visages en Inde, mais certains restent avec moi sans que je sache vraiment expliquer pourquoi.
Le sien est de ceux-là.
Au milieu des couleurs, des mariées et de l’agitation de Jodhpur, une inconnue venait de m’offrir quelques secondes de bonheur.

Le soleil commença à décliner, jetant ses dernières lueurs dorées sur le puits à degrés.
Un dernier regard à ce tableau vivant, un dernier thé chaï pour sceller ces souvenirs, et la journée prit doucement fin.
Jodhpur nous avait tout offert en l’espace de quelques heures.
Le cœur léger et les yeux remplis d’images grandioses, nous regagnâmes notre hôtel pour notre dernière nuit dans la Cité Bleue.
Demain, une nouvelle aventure nous appelle : nous reprendrons la route pour rejoindre la romantique et blanche cité d’Udaipur.

Chapitre : La Route des Regards et des Nuages

Quitter Jodhpur pour Udaipur, ce n’est pas seulement changer de ville, c’est accepter de se laisser surprendre par le ruban de la route.
Pour Thierry, Pal et moi, le trajet comportait un rituel immuable, un arrêt devenu presque obligatoire au fil de nos voyages : les rives sauvages d’un lac niché au cœur de la campagne rajasthanie.
Il y a quelques années, ces eaux abritaient de redoutables reptiles.
Cette fois-ci, les crocodiles n’étaient pas vraiment au rendez-vous.
Nos yeux ont longuement balayé la surface argentée pour n’en deviner qu’un seul, silhouette solitaire et lointaine glissant dans le lointain.

Mais la nature indienne sait toujours consoler les curieux.
Sur les berges, une immense colonie de grues cendrées s’activait dans un ballet de plumes grises et blanches.
Plus haut, perchée au creux d’un feuillage tendre, une petite chouette au regard d’or braquait ses grands yeux ronds sur nous, immobile.
On aurait juré qu’elle nous attendait, fidèle gardienne du lieu. Juste en dessous, immobile sur un rocher aussi blond que sa propre peau, un magnifique lézard beige se dorait au soleil.
Sa posture fière et son camouflage parfait lui donnaient de faux airs de caméléon, figé dans l’éternité de la pierre.

La route a repris son cours, rythmée par l’incontournable pause chaï.
C’est le grand secret des routes indiennes : ces arrêts en apparence anodins donnent presque toujours lieu aux plus jolies rencontres.
Le temps de savourer le breuvage brûlant, nos regards ont été capturés par des chèvres locales craquantes aux oreilles incroyablement longues et tombantes.

C’est alors qu’une petite bande d’enfants est apparue, surgie des maisons environnantes, les yeux brillants à la recherche de quelques douceurs.
Fidèle à lui-même, Pal a sorti des poignées de bonbons de ses poches pour les leur distribuer.
Loin de ses propres petits-enfants qui lui manquent tant restés à Delhi, notre chauffeur retrouve instantanément son sourire le plus tendre dès qu’il est entouré de gamins.
Il s’est installé au milieu d’eux, les entourant de ses grands bras protecteurs, ravi de poser pour sceller ce moment de pure complicité humaine. Les photos s’imposaient, immortalisant ce rire partagé sous ses lunettes sombres.

En repartant sur ces voies calmes et sinueuses, le voyage a retrouvé son rythme pastoral.
J’aime infiniment croiser ces bergers et ces bergères qui avancent lentement au milieu de la chaussée, guidant leurs grands troupeaux de moutons et de chèvres.
Parfois, leurs enfants marchent à leurs côtés, apprenant dès le plus jeune âge les gestes ancestraux.
C’est un peuple fier qui ne vit que de son élevage, menant une existence humble et souvent très pauvre, mais d’une richesse humaine désarmante.
Il suffit de leur offrir un regard, un geste amical, et ils nous offrent instantanément en retour le plus sincère et le plus lumineux des sourires.
Le temps d’un déclic, un berger au drapé traditionnel blanc et au bâton fièrement dressé sur l’épaule a croisé mon objectif, suspendu dans sa marche tranquille.

Les bras chargés de ces souvenirs sauvages et de ces visages croisés, nous avons vu les montagnes s’ouvrir enfin.
Malheureusement, le ciel du Rajasthan avait décidé de jouer une partition inédite.
Pour notre troisième visite à Thierry et moi, Udaipur nous a accueillis sous une pluie battante.
Une grande première pour nous, et un vrai coup de malchance pour Fred qui découvrait cette Venise de l’Orient sous des rideaux d’eau.
La cité blanche et romantique se cachait derrière les gouttes, prête à se laisser mériter.

Chapitre : Le Théâtre du Pare-Brise

À l’approche d’Udaipur, la route tranquille des bergers a soudainement laissé place au chaos urbain des grands jours.
La ville blanche se méritait, mais pour l’instant, elle nous retenait prisonniers dans les mailles serrées d’un embouteillage colossal.
À l’arrêt, le moteur ronronnant dans le concert des klaxons et le clapotis de la pluie qui commençait à cingler les vitres, le temps menaçait de s’étirer.
Pour passer les minutes, j’ai tout naturellement saisi mon boîtier.
Photographier de l’intérieur de la voiture, à travers le verre protecteur, s’est révélé être une fenêtre ouverte sur la vérité brute et laborieuse de la rue indienne.
Le contexte et l’intensité des visages en valaient tellement la peine.

Dans mon viseur, les scènes de labeur se sont enchaînées au rythme lent de notre progression.
Un homme d’un certain âge est apparu, marchant d’un pas lourd et cadencé sur l’asphalte gris.
Il portait sa vie et son gagne-pain sur ses épaules : un énorme fardeau de tissus noués en équilibre sur sa tête, une main solidement agrippée à la charge, tandis que ses deux autres bras portaient des sacs débordants de marchandises.
Son regard fatigué mais résolu fixait le bitume.

Quelques mètres plus loin, c’est une femme qui a arrêté mon regard, silhouette éclatante de courage au milieu de la grisaille.
Vêtue d’un sari aux motifs orange et or, les poignets parés de dizaines de bracelets traditionnels, elle portait sur l’épaule un lourd sac de ciment jaune.
Son visage, marqué par l’effort et baigné par la lueur crue du jour, disait toute la force invisible de ces femmes indiennes qui portent littéralement les chantiers du pays à bout de bras.

Puis, au coin d’un temple ou d’une échoppe, mon objectif s’est posé sur une figure de pure contemplation, insensible au tumulte des voitures.
Un vieil homme était assis là, immobile.
Coiffé d’un monumental turban d’une blancheur immaculée, drapé dans un châle beige protecteur sur une chemise blanche, il semblait appartenir à un autre siècle.
Ses boucles d’oreilles dorées brillaient discrètement dans la pénombre.
Son visage, magnifique cartographie de rides sculptées par le soleil et le temps, était encadré par une barbe blanche soignée.
Sur le premier cliché, ses yeux sombres et profonds semblaient chercher une silhouette dans la foule, chargés d’une mélancolie sereine.
Sur le second, capturé de profil alors qu’il reposait ses bras sur ses genoux pliés, son regard s’est perdu dans le vide, spectateur muet du chaos du monde.

Pal a fini par enclencher la première.
Le flot de tôle s’est remis en mouvement, arrachant mon objectif à ces morceaux de vie suspendus.
L’immobilité forcée venait de nous offrir ses plus beaux portraits.
Quelques minutes plus tard, les roues de la voiture fendaient enfin les premières flaques d’eau d’Udaipur.

Udaïpur : Le Cocon sous la Pluie

Le jour déclinait doucement lorsque la voiture s’est enfin immobilisée.
Udaipur nous ouvrait ses bras, Mais pas sous l’or écrasant auquel nous étions habitués.
Notre entrée dans la ville blanche s’est faite sous des trombes d’eau.
De mémoire de voyageuse, je n’avais jamais vu une seule goutte de pluie ici.
Pour Fred, j’avoue avoir ressenti un pincement au cœur : j’aurais tant voulu qu’il découvre la majesté lacustre sous un soleil éclatant, plutôt que de voir certaines de nos visites annulées par des ondées torrentielles.
Mais l’Inde impose son rythme, et nous avons appris à l’aimer ainsi.

Notre destination finale était le Grandrosse Hotel.
C’était pour nous une alternative, presque un second choix teinté de nostalgie.
Notre cœur appartenait depuis longtemps au Pichola Lake Hotel, que nous affectionnons tout particulièrement pour sa terrasse suspendue à fleur d’eau et sa vue imprenable, presque irréelle, sur le City Palace.
Mais là encore, victime de sa notoriété, l’établissement affichait complet depuis des mois.

Notre nouveau refuge, situé sur la même rive que le palais, ne nous offrait pas cette perspective légendaire.
C’est donc sous des rideaux d’eau denses et continus que nous avons franchi le seuil de l’hôtel.
Fred découvrait les visages mouillés de la ville à travers l’orage.
Face à cette météo capricieuse qui transformait les ruelles en torrents brillants, la décision de ne pas courir la ville s’est imposée d’elle-même.
Nous avons pourtant refusé de nous laisser enfermer entre quatre murs pour le dîner.
Nous sommes montés sur le toit-terrasse de l’hôtel pour y passer la soirée.
L’expérience avait ce mérite rare d’être profondément originale : attablés sous les auvents, nous dînions au cœur des éléments, enveloppés par le bruit assourdissant de l’averse mais protégés par une douceur tropicale, sans la moindre trace de froid.
Un moment suspendu et chaleureux.
C’est sur cette note d’optimisme que je me suis endormie, pariant secrètement que le ciel de novembre accepterait de redevenir clément dès le lendemain matin pour offrir à Fred la clarté qu’il méritait.

Chapitre : Le Miroir d’Argent

Ce matin-là, c’était notre tout premier réveil à Udaipur.

À peine les yeux ouverts, mon premier réflexe fut de grimper sur le toit-terrasse de notre hôtel.
Là-haut, l’air était lavé par les orages de la veille. La pluie s’était enfin arrêtée, laissant derrière elle un silence suspendu, presque irréel pour une ville indienne.
En me penchant au-dessus du garde-corps, la vue sur le lac Pichola s’est offerte à nous, mais c’était une vision de nacre et de coton.
Le ciel, d’un gris d’étain parfaitement lisse, se confondait avec l’eau.
Pas une ride, pas un souffle de vent.
Udaipur n’était plus la cité flamboyante des Maharajas ; elle était devenue une estampe japonaise, un paysage monochrome baigné d’une brume laiteuse.

Depuis notre belvédère, les îles du lac semblaient flotter dans le vide.
L’îlot verdoyant, cette petite oasis de arbres sombres posée au milieu de l’eau, se détachait avec une netteté presque irréelle sur le blanc mat de l’horizon.
Au loin, les palais de la rive opposée alignaient leurs façades blanchies, spectres de pierre blanche se mirant dans un miroir d’argent terne.
C’était maussade, certes, mais d’un charme absolu.
Une mélancolie douce qui enveloppait la ville.
Fred nous a rejoints sur la terrasse, son regard balayant ce grand désert liquide et immobile.
Derrière sa réserve, je voyais bien que ce silence de brume l’intriguait.
L’Inde venait de baisser le rideau sur son tumulte pour nous offrir son intimité.
La pluie ne menaçait plus immédiatement.
La décision fut prise en un échange de regards avec Thierry et Fred : nous partions à pied.
Il fallait aller toucher cette eau de plus près.

Nous sommes descendus vers les ghats, là où la ville vient épouser le lac.
En arrivant au ras de l’eau, la perspective changeait, devenant plus graphique, presque géométrique.

Sur les eaux immobiles, un petit dôme isolé, un chhatri de pierre sombre, se dressait comme une sentinelle oubliée.
Son reflet parfait plongeait à la verticale dans le lac, si net qu’on aurait pu retourner l’image sans en changer le sens.
Plus loin, une embarcation basse, une plateforme technique ou un ponton de bois, semblait posée là, immobile, comme un trait d’encre noire tiré sur une feuille blanche.
Tout n’était que reflets, symétrie et silence.
Les palais de la rive s’enfonçaient dans le brouillard à mesure que le regard portait vers le large, s’effaçant dans un dégradé de gris jusqu’à disparaître totalement dans le ciel.

Mais les ghats ne restent jamais vides bien longtemps.
La vie quotidienne y a ses droits, peu importe la grisaille.
En longeant les marches de pierre mouillée, nous avons croisé les premiers habitants.
Un homme, vêtu d’un maillot blanc, était agenouillé au bord de la dernière marche, concentré, battant son linge contre la pierre dans un rythme immuable.
À côté de lui, ses affaires étaient posées dans un sac bleu, touches de vie ordinaires au milieu de cette immensité monochrome.

Fred marchait à nos côtés, s’imprégnant de cette étrange quiétude.
Ce n’était pas l’Inde des cartes postales, c’était la nôtre.
Une Inde de brume et de pas feutrés.
Et nous savions que la matinée ne faisait que commencer, car au détour de ces ruelles humides, l’odeur d’un nouveau chaï n’allait pas tarder à nous appeler.

Chapitre IV — Le théâtre des pigeons et l’envol du temps

En quittant les marches mouillées du lac Pichola, nos pas nous ont naturellement guidés vers l’un des cœurs battants de la vie publique d’Udaipur : les rives animées d’un ghat où le marbre et la pierre se transforment en une immense scène à ciel ouvert.
En Inde, le ghat n’est pas un simple lieu de passage.
C’est un espace sacré et social, une frontière fluide entre le monde des hommes, celui des dieux, et la nature.
À Udaipur, ces esplanades de pierre voient défiler l’histoire intime de la cité depuis l’époque des Maharanas, mais ce matin-là, c’est une tout autre cour qui y tenait ses quartiers.
Une armée de pigeons, par milliers, s’était emparée des lieux, formant une mer mouvante de plumes grises et bleutées qui recouvrait le sol.

Le spectacle était hypnotique.
À chaque bruissement, à chaque mouvement trop brusque, cette masse vivante se soulevait dans un fracas de battements d’ailes, obscurcissant un instant le ciel de nacre avant de se reposer devant les fresques murales qui dépeignent les divinités et les processions d’autrefois.

Pour Fred, cette place fut une immersion immédiate dans la poésie populaire indienne.
Sur ces dalles, le temps ne s’écoule pas de manière linéaire ; il s’articule autour des rencontres.

Car Gangaur Ghat n’est pas seulement un escalier qui descend vers le lac.
Depuis longtemps, les amoureux viennent y chercher quelque chose que ni les palais ni les temples ne peuvent leur donner : un décor où leurs promesses semblent pouvoir durer un peu plus longtemps qu’eux.
On s’y retrouve, on s’y photographie, on y met en scène les fiançailles et les mariages, comme si le lac Pichola pouvait garder la mémoire de toutes ces histoires confiées à ses rives.

Ce matin-là, malgré la menace de l’averse, ils étaient venus.

Une jeune femme vêtue de blanc se tenait près de la balustrade.
Sa robe claire se confondait presque avec le ciel, tandis que les broderies et les bijoux retenaient les rares éclats de lumière.
Un homme s’approcha d’elle.
Ils se retrouvèrent front contre front, isolés du reste du monde par quelques centimètres à peine.

Derrière eux, Udaipur disparaissait.

Il ne restait presque plus de ville, presque plus de lac, seulement la silhouette pâle d’un palais, une coupole perdue dans le ciel et deux êtres suffisamment proches pour que tout le reste devienne inutile.
Quelques mètres plus loin, une autre histoire se jouait.

Elle portait du rouge.
Dans cette matinée où le ciel semblait avoir renoncé à toutes les couleurs, sa silhouette éclatait au bord du lac.
L’homme leva sa main, elle saisit la sienne et se mit à tourner.
Une danse improvisée devant les façades blanches, avec l’eau derrière eux et la pluie suspendue au-dessus de leurs têtes.

Ils n’étaient pas seuls.

Les pigeons occupaient le ghat comme s’il leur appartenait depuis toujours.
Ils picoraient entre les visiteurs, s’écartaient à peine devant les pas, puis soudain s’envolaient tous ensemble dans un grand froissement d’ailes.

Un autre couple se retrouva au milieu de cette envolée.

Elle aussi était vêtue de rouge, mais c’était une autre femme, un autre homme, une autre histoire.
Pendant quelques secondes, les pigeons furent partout.
Devant eux, derrière eux, au-dessus de leurs têtes.
Le lac disparut presque sous le mouvement des ailes.
Au milieu de ce désordre magnifique, le couple resta là, comme enfermé dans une bulle que plusieurs centaines d’oiseaux ne parvenaient pas à briser.

Il y avait quelque chose de délicieusement excessif dans cette scène.
Udaipur refusait de nous donner un rayon de soleil, alors elle nous offrait des amoureux et des pigeons.

Peut-être n’étaient-ils pas encore mariés.
Peut-être l’étaient-ils déjà.
Cela n’avait finalement aucune importance.
Ils étaient venus ici pour fabriquer des souvenirs avant que la pluie ne tombe.

Et nous, qui étions arrivés en regrettant presque ce ciel sans couleur, nous avions fini par comprendre que la grisaille avait fait exactement le contraire de ce que nous redoutions.
Elle avait effacé tout ce qui aurait pu distraire le regard.
Plus de bleu éclatant sur le lac, plus de ciel triomphant au-dessus des palais.
Seulement des silhouettes, des étoffes blanches et rouges, quelques sourires, des mains qui se cherchent et cette lumière douce qui enveloppait tout.

La grosse averse était toujours là, quelque part au-dessus de nous.
Elle pouvait attendre encore un peu.
Sur les marches de Gangaur Ghat, Udaipur avait mieux à faire.
Elle gardait les promesses des amoureux.

Mais le moment le plus touchant de cette matinée s’est joué un peu plus loin, au pied des hauts murs sculptés de la haveli.
Une fillette aux cheveux sagement relevés en chignon, vêtue d’un superbe ensemble traditionnel d’un bleu lin très doux, s’avançait seule au milieu de la colonie avec la curiosité intrépide de l’enfance.
À ses côtés, sa grand-mère veillait, splendide dans son sari jaune d’or et son haut rose vif, la chevelure tressée en une longue natte sombre.

J’ai choisi d’immortaliser ce tête-à-tête à travers une fresque photographique, découpant l’instant comme une bande de cinéma.
On y voit la complicité se tisser seconde après seconde.
D’abord, la petite fille observe avec réserve, tandis que la grand-mère, imperturbable, tend sa main ouverte remplie de graines.
Puis, dans un battement d’ailes lourd, les pigeons s’invitent dans le cadre, tourbillonnant autour de l’enfant fascinée.
L’oiseau finit par suspendre son vol, ailes déployées, pour venir se poser avec une légèreté irréelle sur la paume offerte de la vieille dame sous les yeux ébahis de sa petite-fille.
Un instant de pure grâce, capturé pas à pas.

Au centre de l’esplanade lavée par les ondées, deux jeunes femmes s’étaient avancées au cœur du maelström.
Vêtues de longues jupes traditionnelles aux motifs fins et de hauts sombres, elles offraient une élégance moderne et fière au milieu de la marée grise qui recouvrait le sol. Leurs rires clairs éclataient dans l’air saturé d’humidité.
Derrière elles, adossé à la pierre séculaire, le vieil homme de Jodhpur demeurait immobile sur son banc, spectateur placide de cette jeunesse qui s’appropriait l’espace.

Au ras du sol, le quotidien des oiseaux s’organisait en une partition graphique.
Des dizaines de grandes vasques en terre cuite et en pierre, sombres et vernissées, avaient été disposées sur les dalles mouillées.
Remplies à ras bord par les habitants, elles s’étaient transformées en abreuvoirs de fortune.


Des grappes de pigeons s’y pressaient, alignés sur les rebords arrondis dans une agitation perpétuelle de becs et de plumes, indifférents aux jambes des passants et aux photographes qui slalomaient entre les fontaines.

C’est alors que mon regard fut capturé par une apparition d’une douceur infinie.

Une petite fille s’était arrêtée au milieu de la colonie.
Coiffée de deux petites couettes sages ornées de barrettes, elle portait une robe à carreaux fins barrée d’un grand col noir.
Elle ne courait pas ; elle avançait avec une lenteur habitée, presque sacrée.
Dans sa main droite, elle serrait un petit sachet plastique rempli de graines.
Un sourire immense, gourmand de vie, illuminait son visage penché vers le sol.
D’un geste mesuré, elle offrait sa paume gauche.

Le miracle de la rue indienne a opéré sous mes yeux.
Sentant la confiance absolue de l’enfance, un pigeon s’est détaché du groupe.
Dans un battement d’ailes freiné, suspendu à quelques centimètres de sa robe, l’oiseau est venu cueillir les graines à même ses petits doigts.
L’enfant a vibré d’une joie pure, captivée par ce contact sauvage, apprivoisant le chaos des plumes avec une grâce tranquille et désarmante.

Au milieu de cette effervescence, le sacré n’est jamais loin.
Il s’incarne parfois dans des silhouettes immobiles, presque intemporelles.
Un vieil homme était assis là, insensible au va-et-vient des amoureux et au fracas des oiseaux.
Le temps n’avait plus de prise sur lui.

Coiffé d’un bandana aux motifs camouflages terreux, il laissait flotter une barbe blanche monumentale, aussi longue et vaporeuse que les nuages qui écrasaient la ville. J’ai levé mon objectif, le cœur battant, capturant son profil d’une netteté tranchante.
Dans la lumière crue et surexposée de cette matinée sans soleil, la brume avait totalement effacé le lac derrière lui, ne laissant deviner qu’une silhouette fantomatique du Lake Palace suspendue dans le vide.
Son regard sombre, tourné vers le sol, portait toute la mélancolie sereine de l’Inde ancienne.
Il était le gardien silencieux de ce ghat, le veilleur d’une Udaipur intemporelle que la modernité ne parviendrait jamais à secouer.

Fred, immobile à mes côtés, regardait ces morceaux de vie sans dire un mot.
Il venait sans doute de comprendre ce matin-là que la grandeur d’Udaipur ne se mesurait pas à la hauteur de ses palais de marbre, mais à la poésie brute de ses instants volés, là où une matinée pluvieuse devient soudain le plus beau des romans.

Puis, la fraîcheur de la pierre et l’humidité de l’air ont fini par nous rappeler à l’ordre.
L’émotion ouvre l’appétit, et la fatigue de la marche exigeait un réconfort bien connu.
Nous avons quitté le théâtre des pigeons pour nous enfoncer dans les ruelles abritées d’Udaipur, guidés par l’odeur rassurante des épices et du lait chaud.
Il était temps de trouver une échoppe, de s’asseoir autour d’un chaï brûlant et d’écouter Fred nous livrer ses premières impressions sur cette matinée hors du temps.

Le palais derrière la pluie

Nous avons quitté Gangaur Ghat avec les amoureux derrière nous et la pluie toujours devant.

Elle avait jusque-là eu l’élégance d’attendre.
À Udaipur, ce matin-là, cela tenait presque du miracle.
Nous avons donc fait ce que l’on fait très bien en Inde lorsqu’un ciel menace de vous tomber sur la tête : nous sommes allés boire un chai bien chaud.
Après cela, nous pouvions affronter le reste.

Nous avons repris notre marche lentement à travers la vieille ville.
Je connaissais le chemin, mais j’aime ces traversées où le but finit par compter moins que tout ce qui le précède.
Les boutiques nous ralentissaient, les devantures accrochaient le regard et Udaipur continuait à vivre sous son ciel blanc comme si le soleil n’avait jamais fait partie du contrat.

Puis le temple Jagdish apparut sur notre chemin.

Impossible de vraiment passer devant lui sans le regarder.
Il domine son grand escalier depuis 1651, lorsque le maharana Jagat Singh Ier le fit construire en l’honneur de Vishnu.
Ses piliers sculptés, ses plafonds, ses murs travaillés annoncent déjà tout un monde derrière l’entrée.
Mais cette fois, nous n’avons pas gravi les marches.
Pas encore.
Nous lui avons simplement laissé notre promesse de revenir et avons poursuivi vers le City Palace.

Là-haut nous attendait une autre histoire, beaucoup plus ancienne et beaucoup plus grande que nous.

Au XVIe siècle, le Mewar vivait avec la menace permanente des guerres qui ébranlaient le Rajasthan.
Chittorgarh, l’ancienne capitale, avait déjà payé cher sa position et ses murailles.
La tradition raconte qu’un jour, alors qu’il se trouvait près du lac Pichola, le maharana Udai Singh II rencontra un ermite qui lui conseilla d’établir sa nouvelle capitale dans cette vallée protégée par les collines.
Le souverain suivit le conseil.
Udaipur naquit au milieu du XVIe siècle et devint la nouvelle capitale du Mewar.
Sur la rive du lac commença alors à s’élever ce qui allait devenir le City Palace.

Seulement, on ne construit pas un pareil palais en une vie.

Les maharanas qui suivirent ajoutèrent les leurs.
Une cour, une aile, un palais, des appartements, des galeries.
Les générations s’empilèrent sans véritablement effacer les précédentes et finirent par former cet immense ensemble qui domine aujourd’hui le Pichola.
Quatre grands palais et plusieurs plus petits composent le complexe actuel.
C’est sans doute pour cela que je ne parviens jamais à considérer le City Palace comme un simple monument.

Je le connaissais déjà.
J’avais connu ses cours ouvertes sur la lumière, ses fenêtres donnant soudain sur le lac, ses pièces minuscules succédant à de grandes salles, ses passages qui donnent parfois l’impression que le palais s’est construit tout seul, au gré des siècles et des fantaisies de ceux qui l’habitaient.

Et j’avais envie que Fred voie celui-là.
Pas celui qui nous attendait ce matin-là.

Dès l’entrée, j’ai compris que nous n’aurions pas tout à fait droit au même palais.
Il y avait d’abord le monde.
Beaucoup de monde.
Je ne me souvenais pas avoir jamais parcouru le City Palace au milieu d’une telle foule.
Elle avançait dans les passages, s’accumulait devant certaines ouvertures, remplissait les cours.
Et comme si cela ne suffisait pas, une quantité de salles et d’accès étaient fermés pour travaux.
Chaque porte close me contrariait un peu plus.
Pas tellement pour moi.
Pour Fred.

Thierry et moi possédions nos autres Udaipur.
Nous pouvions compléter mentalement ce qui manquait, remettre de la lumière derrière une fenêtre, retrouver un passage, nous souvenir d’une salle.
Fred n’avait que celle-ci.
C’était sa première.
Et j’aurais voulu pousser quelques portes moi-même et lui dire : attends, ce n’est pas tout. Il y a encore ça derrière.
Alors je cherchais ce que le palais acceptait malgré tout de nous donner.
Et il en donnait encore beaucoup.

Il y avait ces éléphants peints sur les murs, lancés dans d’anciennes scènes royales avec leurs caparaçons éclatants.
Les fenêtres de pierre et leurs vitraux colorés transformaient la lumière grise en fragments de vert, de rouge et de jaune.
Ailleurs, une petite ouverture encadrait soudain une cour comme un tableau.
Puis venaient les pièces.
Certaines étaient presque dépouillées, blanchies par le temps, et il suffisait d’une fenêtre sculptée pour leur rendre toute leur noblesse.
D’autres semblaient avoir refusé la moindre retenue.
Du bleu.
Un bleu incroyable.
Des murs entiers, des portes, des encadrements, des niches, jusqu’à donner l’impression que quelqu’un avait réussi à faire entrer un morceau de ciel dans le palais précisément le jour où Udaipur n’en avait plus.

Plus loin, le vert prenait le relais.
Des miroirs, des peintures, des plafonds travaillés, des tissus, des tapis rouges.
Puis surgissait un damier noir et blanc au milieu d’une cour, une galerie sculptée, un balcon, un passage.
Le palais avançait ainsi par surprises.
On ne le visite pas vraiment en ligne droite. On se glisse en lui.
Une porte étroite ouvre sur une pièce inattendue, un couloir change brusquement de couleur, quelques marches conduisent ailleurs et une fenêtre fait apparaître une cour que l’on croyait avoir laissée derrière soi.

C’est précisément ce que j’aurais voulu offrir à Fred sans entraves : cette sensation de pénétrer peu à peu dans un palais qui contient plusieurs siècles plutôt que de simplement traverser un musée.
Mais ce jour-là, il fallait accepter les barrières, les salles condamnées et les détours imposés.
Même mes photos se firent rares.

La lumière était affreuse, la foule compliquait tout et, pour une fois, je n’avais aucune envie de lutter contre les conditions pour rapporter coûte que coûte des images. J’ai gardé seulement quelques morceaux : les éléphants, les couleurs, les vitraux, les grandes pièces bleues et vertes, quelques cours, des fenêtres ouvertes sur d’autres fenêtres.
Des fragments de palais.
C’était finalement assez fidèle à notre visite.

Je regardais Fred découvrir ce que nous pouvions encore lui montrer et une petite tristesse persistait. Il voyait un très beau palais. Je le savais.
Mais moi, je savais aussi ce qu’il ne voyait pas.

C’est l’un des privilèges un peu cruels du voyageur qui revient : il possède plusieurs versions d’un même lieu.
Il sait qu’un palais peut être silencieux ou bondé, qu’un lac peut être bleu ou gris, qu’une terrasse peut s’ouvrir au soleil une année et disparaître derrière une porte fermée la suivante.
Fred, lui, n’avait aucun point de comparaison.
Peut-être était-ce finalement moi que cette visite frustrait le plus.
Lorsque nous avons atteint les dernières cours, Udaipur avait cessé de faire semblant.

La pluie était là.
Pas quelques gouttes.
Une véritable pluie, épaisse, obstinée, qui tombait sur les pierres du palais et noyait les perspectives.
Dehors, le ciel blanc du Gangaur Ghat avait fini par tenir sa promesse.

Nous sommes restés un instant devant cette eau qui descendait à verse.
Le matin même, j’avais regardé des amoureux se faire photographier au bord du Pichola en espérant secrètement que l’averse leur laisserait quelques minutes.
Elle les leur avait laissées.
Elle nous avait laissé le temps d’un chai, celui de traverser les ruelles, de saluer Jagdish de loin et même de parcourir tant bien que mal le palais des maharanas.

À présent, elle pouvait tomber.
Et elle tombait pour de bon.

Une table au-dessus de la pluie

La pluie, cette fois, ne plaisantait plus.

À la sortie du City Palace, elle tombait avec cette détermination particulière des averses indiennes, celles qui transforment en quelques minutes les pavés en miroirs et les rues en petits torrents.
Nous sommes restés un moment sous l’auvent, à l’intérieur du palais, à regarder l’eau s’abattre sur Udaipur.
Puisque nous étions condamnés à attendre, j’en ai profité pour faire quelques achats dans les boutiques.
Il y a pire manière de patienter.

Quand enfin la pluie consentit à perdre un peu de sa violence, nous avons repris le chemin de la vieille ville.
Il était temps de déjeuner et nous n’avions aucune envie d’aller bien loin.
Nous avons trouvé refuge au Baba Palace a Heritage Hotel by Vasundhara Corporation, à Jagdish Chowk, juste en face du temple.
Son restaurant se trouve sur le toit et domine directement le quartier ; l’établissement lui-même présente cette terrasse comme un point de vue à 360 degrés sur la ville, le City Palace et surtout le Jagdish Temple.

Il fallait monter.
Et là-haut, la pluie nous rendit soudain tout ce qu’elle nous avait pris depuis le matin.
Nous étions les seuls clients.

Après la foule du City Palace, ce simple détail ressemblait à un cadeau.
Nous nous sommes installés à l’abri, avec devant nous une Udaipur détrempée et, presque à portée de main, le Jagdish Temple.

Vu de la rue, quelques heures plus tôt, il nous avait imposé son grand escalier et sa masse de pierre au milieu des maisons.
D’en haut, il racontait tout autre chose.
Son shikhara, cette haute tour sculptée qui marque le sanctuaire, surgissait des toits de la vieille ville.
Autour de lui s’entassaient les maisons, les terrasses, les petites coupoles, les fils, les enseignes, les rickshaws et les parapluies.
Le sacré et l’ordinaire ne se faisaient pas face : ils vivaient ensemble.

C’est peut-être l’une des choses que j’aime le plus en Inde.

Un monument vieux de plusieurs siècles n’y est pas nécessairement isolé derrière une grille et débarrassé de tout ce qui pourrait déranger sa contemplation.
Le Jagdish Temple vit au milieu de la ville.
Construit en 1651 par le maharana Jagat Singh Ier et consacré à Vishnu, il est toujours l’un des grands temples d’Udaipur.
Mais depuis notre table, je ne voyais pas une date ni une leçon d’architecture.
Je voyais ses marches descendre directement dans la rue, les gens passer à ses pieds et toute une ville s’être construite autour de lui sans jamais réussir à l’effacer.

Et j’ai adoré cette vue.

La pluie avait lavé les couleurs et laissé le ciel presque blanc, mais elle avait donné aux pierres une profondeur différente.
Depuis les ouvertures festonnées du restaurant, le temple entrait parfaitement dans le cadre, comme si quelqu’un avait dessiné ces arches précisément pour lui. Un pas en arrière, et la fenêtre devenait cadre.
Un pas en avant, et le temple reprenait toute la ville.

À l’intérieur, le Baba Palace avait gardé quelque chose de délicieusement indien : des murs chauds, des décors peints, des couleurs et surtout ces paons qui semblaient s’être installés partout.
L’un d’eux, immense et flamboyant, déployait sa roue à la réception ; deux autres avaient pris possession d’un mur près d’un escalier.
Après tout le blanc et le gris de la matinée, ils faisaient presque figure de provocation.

Et puis les pizzas arrivèrent.
Des pizzas à Udaipur, face à un temple hindou du XVIIe siècle, tandis qu’une pluie torrentielle finissait de noyer la ville : il faudrait être bien sévère pour réclamer davantage de cohérence à un voyage.
Elles étaient délicieuses.
Nous étions au sec, seuls sur cette terrasse, avec notre déjeuner et cette vue extraordinaire.
Pour quelques instants, je ne regrettais plus le ciel bleu que j’avais tant voulu offrir à Fred.
Je cessais même d’attendre qu’Udaipur redevienne celle que je connaissais.
Parce qu’elle était là.

Différente, certes.
Trempée, grise, parfois contrariée, certainement.
Mais toujours capable de nous surprendre.
Le matin, elle nous avait offert ses amoureux au bord du lac.
Puis elle avait compliqué notre visite du palais, fermé des salles, amené la foule et finalement ouvert les vannes du ciel.

Et maintenant elle nous installait seuls, au-dessus de ses toits, devant un temple vieux de près de quatre siècles, avec trois pizzas bien chaudes.
Il fallait peut-être simplement arrêter de lui demander du soleil.

Sous la pluie aussi, Udaipur savait très bien se faire aimer.

Se perdre, mais pas trop

Nous avons quitté le Baba Palace sans nous presser.
Après la pluie, le City Palace, la foule et les kilomètres déjà accumulés depuis le matin, cette halte nous avait fait du bien.
L’après-midi était largement entamé et, pour une fois, nous n’avions plus rien à accomplir.
Aucun monument à atteindre, aucune heure à respecter.
Seulement retrouver l’hôtel.

Nous avons donc choisi de nous perdre un peu.
Enfin, « se perdre » est un bien grand mot lorsqu’on sait encore où se trouvent les quatre points cardinaux.
Disons plutôt que nous avons pris quelques libertés avec le chemin du retour.

C’est souvent dans ces moments-là que j’aime le plus une ville.
Lorsqu’elle cesse d’être une succession de lieux à visiter et qu’on peut enfin lui laisser décider de la suite.
Une ruelle en appelle une autre, une boutique retarde le retour, quelque chose aperçu dans une vitrine justifie un détour qui n’était absolument pas prévu.
Nous avons encore fait quelques achats, tranquillement, tandis qu’Udaipur continuait de vivre sous ce ciel qui ne semblait décidément pas vouloir se débarrasser de ses nuages.

Puis la pluie recommença.

Pas encore le déluge de la sortie du palais, mais suffisamment pour nous rappeler qui commandait cette journée.
Et c’est ainsi que nous avons trouvé notre refuge.
Il n’avait ni palais, ni terrasse panoramique, ni vue sur le lac Pichola.
Seulement un petit auvent qui avançait juste assez au-dessus du trottoir pour protéger quelques minuscules tables et leurs chaises.
Nous nous sommes installés là, presque sur le bord de la rue, avec la pluie devant nous.

Un chai arriva.
Puis un deuxième.

Deux chacun.

Ce qui, dans notre langage de voyage, signifiait probablement que nous avions officiellement renoncé à toute idée d’aller quelque part.

Il y a des chais que l’on boit parce qu’on a soif, d’autres parce qu’il faut faire une pause.
Et puis il y a ceux-là : ceux qui ne servent à rien d’autre qu’à prolonger un moment.
Nous étions serrés sous quelques mètres carrés de toile, les pieds presque dans la rue, avec nos petites tables, nos petites chaises et nos verres brûlants entre les mains. Devant nous, l’eau recommençait à tomber sur Udaipur.

Je crois que j’aurais pu rester longtemps ainsi.

La ville que j’avais tant espéré montrer à Fred sous son grand ciel bleu s’obstinait depuis le matin à se présenter autrement.
J’avais d’abord résisté.
Au Gangaur Ghat, j’avais cherché la lumière.
Au City Palace, regretté les salles fermées et cette visite qui ne ressemblait pas à celles que j’avais connues.
Et puis, quelque part entre une pizza face au Jagdish Temple et ce deuxième chai bu sous un auvent de fortune, j’avais fini par cesser de comparer.

Cette Udaipur-là serait la sienne.

Pas la mienne de 2014, ni celle de nos voyages suivants.
La sienne aurait des pavés mouillés, des palais dans la brume, des amoureux sous un ciel blanc, des pigeons affolés, des parapluies dans les rues et deux chais d’affilée sur un bout de trottoir.
Et après tout, ce n’était pas si mal.
Lorsque la pluie nous en laissa la possibilité, nous avons fini par retrouver l’hôtel.

Le soir, nous avons dîné sur le toit-terrasse.
La ville était devenue presque invisible.
Le ciel était noir, chargé d’humidité, et la brume avalait les lointains.
Quelque part dessous se trouvait le lac, quelque part derrière l’obscurité les palais et les collines que je savais là sans parvenir vraiment à les distinguer.

Nous avons regardé la nuit s’installer sur cette Udaipur détrempée.
Pour cette première journée, la ville avait gagné.
Il ne nous restait plus qu’à espérer qu’après avoir copieusement arrosé notre arrivée, elle consentirait à nous accorder, le lendemain, un peu de répit.

Udaipur — Voir la ville depuis l’eau

Le lendemain matin, nous n’avons pas commis l’erreur de nous lever aux aurores pour vérifier si Udaipur avait enfin retrouvé son ciel bleu.
Après la journée de la veille, nous avions parfaitement compris que la ville négociait désormais directement avec les nuages et que nous n’étions pas conviés aux discussions.
Nous avons donc pris un petit déjeuner tardif.
Puis nous sommes repartis.

La pluie avait au moins eu un avantage : elle nous avait obligés à ralentir.
Nous connaissions Udaipur, Thierry et moi, mais cette fois nous la parcourions autrement, avec Fred à nos côtés et cette envie de lui montrer malgré tout pourquoi cette ville occupait une place si particulière dans nos voyages en Inde.
Alors nous avons repris les ruelles, sans programme trop serré, avant de traverser le pont pour gagner l’autre rive du lac.
De là, il suffit de se retourner.

La vieille ville change aussitôt de visage. Ce que l’on traverse habituellement de l’intérieur devient un paysage : les maisons serrées les unes contre les autres, les ghats qui descendent vers l’eau et, dominant l’ensemble, la longue masse claire du City Palace.
Même sous ce ciel obstinément pâle, j’avais envie que Fred voie cela.
Il fallait parfois faire abstraction de la lumière, oublier les photographies que j’aurais aimé rapporter et simplement lui montrer où regarder.

Et puis j’ai eu une idée.

Le Pichola Lake Hotel.

Nous y avions séjourné autrefois et j’aurais aimé y retourner cette fois encore, mais l’hôtel était complet.
Cela aurait normalement dû clore la question.
Normalement.
Nous sommes entrés comme si nous étions chez nous.
Personne ne nous demanda rien.
Nous avons traversé l’hôtel, pris l’ascenseur avec cette assurance remarquable que donne parfois le simple fait de savoir exactement où l’on va, et sommes montés jusqu’à la terrasse.
Elle était ouverte.
Mais absolument déserte.

La pluie, qui recommençait doucement, avait chassé tout le monde et les tables attendaient inutilement des clients qui, manifestement, avaient eu davantage de bon sens que nous.
Nous avions imaginé nous installer là pour boire un chai face au lac ; il faudrait remettre ce petit plaisir à plus tard et le trouver ailleurs.

Puisque nous étions tout de même arrivés jusque-là, il n’était évidemment pas question de repartir sans avoir regardé.
Sous ce ciel qui semblait avoir été délavé à grande eau, Udaipur s’étendait devant nous.
Quelques photos blanchâtres en sortirent, sans grand intérêt à mes yeux.
Mais elles n’étaient finalement pas la raison de notre petite intrusion.

Je voulais que Fred voie la vue.

Celle que nous connaissions.
Celle qui expliquait pourquoi nous avions aimé séjourner ici.
Même privée de soleil, elle permettait de comprendre l’étrange beauté d’Udaipur : cette ville qui ne s’est pas simplement installée au bord de son lac, mais qui semble avoir appris à vivre avec lui, à se regarder dedans, à construire ses palais pour qu’ils aient toujours l’eau quelque part devant leurs fenêtres.

Mission accomplie, nous avons repris notre promenade et longé le ghat jusqu’à son extrémité.
Le chai attendrait.
Udaipur, elle, était là.

À quelques pas de là se trouvait un restaurant.
Nous sommes passés devant.
Fred aussi.
Il n’y avait absolument aucune raison pour qu’il s’y attarde davantage qu’ailleurs et c’était précisément ce qui nous arrangeait.
Le soir même, nous y reviendrions pour fêter ses soixante ans.

Mais cela, il ne le savait pas encore.
Il continuait donc sa journée dans Udaipur sans se douter qu’en passant devant cette adresse il venait, en quelque sorte, de reconnaître les lieux de son propre anniversaire.
Nous avons gardé le secret.

Il nous restait encore quelques heures à occuper et quelques promesses faites à Fred.
Parmi elles, une me tenait particulièrement à cœur : lui montrer Udaipur depuis le lac.

Car il existe des villes que l’on comprend en montant sur leurs remparts, d’autres en se perdant dans leurs rues. Udaipur demande qu’à un moment ou à un autre on s’éloigne d’elle.
Il faut prendre un bateau.
Le lac Pichola n’est pas un décor apparu par hasard devant les palais.
C’est un lac artificiel dont l’origine remonte au XIVe siècle, bien avant la fondation d’Udaipur.
Lorsque Udai Singh II choisit au siècle suivant d’établir ici la nouvelle capitale du Mewar, l’eau était déjà là.
Les souverains agrandirent ensuite le lac et, au fil du temps, palais, ghats et demeures vinrent composer autour de lui ce paysage qui fait aujourd’hui l’identité de la ville.

Et certains palais allèrent encore plus loin.
Ils s’installèrent dans l’eau.
C’est ce que je voulais montrer à Fred.

Mais c’était une matinée suspendue, bien avant midi, dans un temple d’Udaipur.
Le ciel était resté très maussade, lourd de ces nuages gris qui avaient déversé une pluie battante tout au long de la matinée.
Le marbre de la cour était encore mouillé, mais contre toute attente, la grisaille extérieure s’effaça dès que j’approchai du sanctuaire.
Depuis le seuil de la cour, mon regard s’arrêta, fasciné et respectueux ; je n’osai pas franchir la frontière sacrée malgré les signes de bienvenue et les invitations chaleureuses des fidèles.
Rester à l’entrée, sous l’abri du porche, n’enleva rien à la magie ; au contraire, cela transforma la scène en un tableau vivant, un secret chaleureux partagé à distance pour braver la fraîcheur du jour.

Au cœur du temple, une vague de saris et de lehengas rouge vif, rose et orangé s’agita, brisant instantanément la monotonie de ce début de journée.
Les tissus, ornés des motifs traditionnels Bandhani à petits points blancs typiques du Rajasthan, tourbillonnaient au rythme d’une musique invisible.
Une jeune femme se détachait du groupe.
Elle était le centre de toutes les attentions, le cœur battant de cette assemblée matinale.
Par moments, un voile léger en fine mousseline brodée d’or venait couvrir son visage dans le geste pudique du Ghoonghat, avant de se soulever dans un mouvement de danse, libérant un rire éclatant, pur et communicatif qui semblait balayer les derniers vestiges de la pluie.
Autour d’elle, les mains se levaient pieds nus sur le sol humide, les paumes s’élançaient vers le ciel, et les visages des tantes, des amies et des sœurs s’illuminaient de sourires complices.
Un homme en arrière-plan battait la mesure, tandis que la communauté faisait cercle autour de sa joie.

Le mystère plana doucement sur la nature exacte de cette communion.
S’agissait-il du festival de Gangaur, où les femmes bravaient le temps maussade pour célébrer l’amour éternel de la déesse Parvati et du dieu Shiva, priant pour le bonheur de leur foyer ?
Ou assistais-je au rituel suspendu d’un Sangeet ou d’un Haldi, ces cérémonies de pré-mariage où l’on escortait la future mariée au temple dès le matin pour attirer sur elle les meilleures bénédictions avant le grand jour ?
L’histoire ne me le dira jamais avec certitude.

Mais qu’importait le nom de la fête : ce qui traversa le seuil du temple et s’imprima à jamais dans ma mémoire, ce fut cette célébration vibrante de la féminité, de la transmission et de la dévotion.
Un instant suspendu, profondément rajasthani, où la ferveur religieuse s’était habillée de rires, de danses et d’une joie partagée, offerte comme un rayon de soleil improvisé à la voyageuse que j’étais, qui passait par là et qui avait su simplement s’arrêter pour regarder.

Quittant à regret les rires et les couleurs du temple où j’avais été seule à assister à la scène, les hommes n’y étant pas invités , je retrouvai Thierry et Fred.
Ensemble, nos pas nous menèrent vers une autre facette, plus sereine, d’Udaipur.

La matinée s’étira doucement et, l’esprit encore rempli de ces danses sacrées que je venais de leur raconter, nous poursuivîmes notre chemin en descendant vers les ghats qui s’étendaient au pied du majestueux City Palace.
Là, là où les marches de pierre plongeaient dans les eaux calmes du lac, un bateau nous attendait.

Nous avons embarqué alors que la pluie continuait.
Bien sûr.
À ce stade, elle faisait presque partie du voyage.

À son bord, notre navigation commença, nous offrant une parenthèse de calme absolu.
Sous le ciel bas, la « Venise de l’Orient » se dessina alors sous un angle totalement nouveau.
Les palais de marbre blanc, d’ordinaire éclatants sous le soleil, arboraient une mélancolie poétique.
Leurs silhouettes massives et ciselées semblaient flotter entre l’eau et les nuages, conférant à la ville une atmosphère mystique, presque irréelle.

Depuis le lac, plus aucune barrière de travaux, plus aucune foule dans les couloirs.
Le palais redevenait entier.
Et j’étais contente que Fred puisse enfin le voir ainsi.

La pluie brouillait encore les lointains, le ciel et l’eau semblaient parfois appartenir à la même gamme de gris, mais ce que la météo nous enlevait en éclat, elle ne pouvait pas l’enlever au paysage.
À mesure que le bateau avançait, Udaipur se déployait derrière nous tandis que nous approchions de ces architectures posées au milieu du Pichola qui semblent défier toute logique.
Nous allions tourner autour du palais posé sur l’eau.

Et cette fois, pour le regarder, il n’y aurait ni porte fermée, ni salle en travaux.
Seulement le lac, la pluie et Udaipur tout autour de nous.

Une fois de retour sur la terre ferme, alors qu’une petite pluie fine recommençait à nous picoter le visage, l’heure était venue de nous mettre à l’abri.
Nos pas nous dirigèrent naturellement vers les ruelles familières de la veille, en direction de ce restaurant chaleureux situé juste en face du temple Jagdish.

Nous installer à table tous les trois, observer les gouttes d’eau glisser sur les toits et contempler l’animation de la rue sous la pluie devint le plus doux des réconforts.
Ce fut le moment parfait pour nous réchauffer, savourer un chai bien chaud et ensuite déguster de nouveau une bonne pizza avec une bonne bière fraîche et regarder défiler depuis la terrasse couverte, les souvenirs de cette matinée si particulière.

La pluie continuait de tomber en une fine mélancolie sur Udaipur, enveloppant la ville d’un voile de douceur.

Il nous fallait rassembler nos forces pour le grand secret de la soirée : les 60 ans de Fred.
En France, neuf cents kilomètres de distance nous privaient d’ordinaire de ces moments essentiels.
C’était donc ici, à l’autre bout du monde, que nous allions enfin célébrer cet anniversaire manqué.

À la nuit tombée, nous franchîmes l’imposante porte en bois clouté de l’Amet Haveli, gardée par la silhouette peinte d’un éléphant d’apparat.
Dès les premiers pas dans la cour pavée, le charme de cette demeure du XVIIIe siècle opéra.

Sous la lueur tamisée des lanternes, le murmure d’une fontaine illuminée répondait à la présence insolite de vieux canons d’époque, plantant le décor d’une soirée hors du temps.
C’est au bord de l’eau, à la table du mythique restaurant Ambrai, que la magie devint totale.


Face à nous, de l’autre côté du lac Pichola, le City Palace s’embrasait de mille lumières, flottant sur l’obscurité comme un palais de légendes.
Nos verres se levèrent, mêlant les reflets d’une margarita, d’un cocktail fruité et d’une coupe étincelante.
Submergé par l’émotion et la surprise, Fred afficha un sourire qui effaça instantanément la distance et les mois passés.

Il faut dire que l’arrivée nous avait déjà mis en jambes.
Le tuk-tuk, dépêché pour nous cueillir à l’hôtel, s’était transformé en un véritable bolide.
En moins de trois minutes, notre chauffeur s’était lancé dans un rodéo nocturne absolument mémorable, filant à fond de train dans un dédale de ruelles étroites. Agrippée à la banquette, j’étais sans doute la seule à rire aux éclats face à cette course folle, grisée par l’audace de notre pilote.
Un exploit d’ailleurs renouvelé avec le même brio pour le trajet du retour !

Pushkar — Deux visages

Le lendemain, l’ambiance changea du tout au tout lorsque nous prîmes la longue route en direction de Pushkar.
En temps normal, cette petite cité bâtie autour d’un lac sacré est un havre de paix intemporel dédié à Brahma.
Mais une fois par an, à la pleine lune de Kartik Purnima, elle se métamorphose pour accueillir la légendaire Camel Fair.
C’est le moment où le désert du Thar s’invite en ville : des milliers de nomades, de marchands et d’éleveurs convergent des confins du Rajasthan avec d’immenses troupeaux de dromadaires.
Les dunes se couvrent alors de tentes, les bêtes sont tondues et parées de colliers colorés, et l’air se sature de musiques folkloriques, du tintement des clochettes et du murmure des négociations sacrées.
Un vortex de poussière d’or et de ferveur mystique.

C’est dans cette effervescence unique que nous sommes allés poser nos bagages à l’Hôtel Everest, un endroit pour lequel j’ai un coup de cœur absolu.
Son décor est délicieusement kitch, son atmosphère incroyablement vivante, et leur porridge à la banane reste un monument de gourmandise.


Une fois nos quartiers pris, la faim et l’excitation de la nuit nous poussèrent rapidement dehors pour le dîner.

À peine installés à l’hôtel, nous repartîmes vers l’arène.
La chaleur n’avait rien perdu de sa vigueur et, presque aussitôt, Pushkar nous offrit ce que nous étions venus chercher : un magnifique rassemblement de chevaux marwaris, superbement parés, entourés de leurs dresseurs.

Il y avait dans cette scène quelque chose de fougueux et de théâtral.
Les chevaux blancs portaient des pompons éclatants, des brides colorées, des grelots autour des jambes.
Leurs oreilles recourbées dessinaient ces étranges pointes qui donnent aux marwaris leur silhouette si particulière.
Puis les tambours commencèrent à battre.

Le rythme semblait passer directement des peaux tendues aux muscles des chevaux.
Ils levaient les antérieurs, frappaient le sable, dansaient, sautaient, se dressaient.
La poussière montait sous leurs sabots tandis que les dresseurs les accompagnaient dans cette agitation parfaitement maîtrisée.
Autour d’eux, la foule se resserrait. Un peu plus loin, des hommes faisaient des tours à dos de dromadaires.
Tout bougeait, tout résonnait, et la chaleur ajoutait encore à l’intensité de la scène.

Pour Fred, qui possède lui-même un cheval, je regardais presque autant le spectacle que celui qui le découvrait.
C’était aussi pour cela que nous étions venus à Pushkar.
Je voulais qu’il voie les marwaris ici, au milieu du sable, des hommes et des tambours, et non dans le calme d’une écurie.
Ils étaient exactement là où je les avais imaginés pour lui : magnifiques, excessifs, nerveux, parés comme pour une fête.

Au bout d’un moment, la chaleur finit pourtant par avoir raison de nous.
Nous regagnâmes l’hôtel pour nous rafraîchir avant de ressortir le soir.
Le programme était simple : marcher dans les rues de Pushkar et trouver un petit restaurant dans l’une des artères parallèles aux ghats.
Une soirée sans histoire, pensions-nous.

Mais en franchissant le seuil de l’Hôtel Everest, quelque chose se brisa.

L’air humide de la nuit nous cueillit dès les premiers pas.
Je connaissais Pushkar.
Ou du moins, je croyais la connaître.
J’en avais gardé le souvenir d’un labyrinthe vibrant et désordonné, de petites échoppes où s’entassaient des trésors locaux vendus pour presque rien, de ruelles dans lesquelles on avançait sans trop savoir ce qui surgirait quelques mètres plus loin.
C’était cette ville-là que je pensais retrouver.
Celle que j’avais tant aimée en 2014.

Elle avait disparu.

À sa place s’étirait une avenue rectiligne, entièrement refaite, presque aseptisée.
Sous les éclairages crus, les boutiques se succédaient avec une uniformité qui me désolait.
Les mêmes bijoux standardisés, les mêmes vêtements destinés aux touristes, les mêmes devantures lissées et, avec elles, des prix qui n’avaient plus grand-chose à voir avec ceux dont je me souvenais.
Là où j’attendais le désordre, les couleurs et cette joyeuse impression que chaque boutique possédait son propre petit monde, je découvrais une ville devenue sage.
Trop sage.

Nous continuâmes pourtant à marcher.
Longtemps.
J’attendais presque qu’au détour d’une rue Pushkar me fasse signe, qu’un détail familier apparaisse enfin, qu’une échoppe, un carrefour ou simplement un morceau de façade me rende la ville que j’avais gardée en mémoire.
Mais rien ne venait.
Plus nous avancions, plus cette impression étrange s’installait : je me trouvais dans un lieu que je connaissais et où, pourtant, je ne reconnaissais plus rien.

Les rares restaurants encore ouverts ne parvenaient pas davantage à dissiper cette sensation.
Nous en choisîmes finalement un petit dans la rue principale parallèle aux ghats et nous dînâmes là, mais j’avais laissé une partie de mon enthousiasme quelque part derrière nous.
La déception fut même assez forte pour me faire commettre l’impensable : j’oubliai les ghats.

J’étais venue avec Fred pour lui montrer Pushkar et, ce soir-là, absorbée par cette ville qui ne ressemblait plus à mon souvenir, je ne pensai même pas à entraîner notre petit groupe vers son lac sacré.
Nous regagnâmes l’Hôtel Everest avec cette impression déroutante d’avoir retrouvé un nom, des rues, un lieu… mais pas tout à fait la ville que j’avais aimée.

Au loin, la fête continuait de bourdonner dans la nuit.
Quelques heures auparavant, les chevaux avaient dansé au son des tambours et Pushkar m’avait semblé intacte, fougueuse, presque insolente de couleurs et de mouvement.
Le soir venu, elle m’était devenue étrangère.

Le lendemain, nous contournâmes l’arène pour aller vers ce qui, dans mon souvenir, devait nous conduire au campement des chameaux.
C’est là que Pushkar nous réserva sa deuxième surprise.

Le paysage avait changé.
Le campement que nous connaissions n’était plus là où nous l’attendions et, devant nous, la foire semblait s’être étirée jusqu’à devenir une ville provisoire.
Au-dessus d’un océan de tentes et de bâches, d’immenses grandes roues métalliques découpaient leurs cercles dans le ciel bleu.
Le contraste était saisissant : en bas, le sable, les campements et la vie quotidienne de ceux qui séjournaient là ; tout là-haut, des nacelles peintes de couleurs vives qui tournaient au-dessus de la plaine.
Il fallait continuer à pied.

Sous le soleil qui montait, ce qui avait commencé comme une promenade prit rapidement une autre allure.
Nous avancions dans la poussière, au milieu de la foule et des installations de la foire.
Sur le chemin, tout continuait pourtant à attirer le regard.
Des marchands de canne à sucre en turban multicolore triaient leurs longues tiges.
Des vendeurs installés à même le sol faisaient griller des cacahuètes au feu de bois dans de grandes marmites de terre cuite d’où montait une fumée légère.
À l’ombre des gradins en béton, d’autres avaient disposé devant eux d’immenses plateaux ronds chargés de tomates, de citrons et de grains jaunes.
La foire ne se résumait décidément ni aux chevaux ni aux chameaux : tout un petit monde avait poussé autour d’eux.
Mais la chaleur, elle, ne nous laissait aucun répit.

Après une vingtaine de minutes de marche, un bâtiment moderne apparut enfin devant nous.
Peu importait alors son charme ou son absence de charme : il vendait à boire et nous offrait un toit.
Cela suffisait à en faire le plus bel édifice de Pushkar.
Nous nous y réfugiâmes.

Un verre glacé, quelques minutes assis, le temps de laisser retomber la chaleur et de retrouver un peu de courage.
Car nous pensions encore être presque arrivés.
Nous ne savions pas que les chameaux nous attendaient beaucoup plus loin.
Le repos ne dura pas longtemps.
Pushkar avait encore quelque chose à nous montrer et, cette fois, nous allions cesser de lui courir après.
Un tuk-tuk s’arrêta près de nous et son chauffeur nous proposa de nous conduire jusqu’aux dromadaires.
Nous acceptâmes sans discuter très longtemps : après la chaleur, le sable et les kilomètres déjà parcourus, notre goût de l’aventure s’accommodait parfaitement de trois roues et d’un moteur.

Dix minutes de piste cahotante et poussiéreuse suffirent à changer une nouvelle fois le décor.
Les grandes roues s’éloignèrent, la foule se dispersa et les dromadaires apparurent enfin, installés autour des campements.
Certains mangeaient tranquillement dans de grandes toiles posées à même le sol, le museau orné de pompons rouges et les licols de cordelettes vivement colorées. D’autres portaient sur leur pelage de véritables dessins : arabesques tondues sur les flancs, motifs noirs tracés sur la croupe, queue soigneusement tressée.
Même dans un campement de sable et de bâches, on avait pris le temps de les parer.

Autour d’eux, la foire retrouvait une dimension plus intime.
Les tentes étaient devenues des maisons provisoires.
Des couvertures séchaient au soleil, des vêtements étaient suspendus entre deux abris, quelques ustensiles attendaient près du sol.
Les hommes surveillaient les bêtes tandis que les femmes, éclatantes de rose, d’orange et de rouge, s’affairaient auprès des campements.
C’était tout un quotidien qui s’était installé là pour quelques jours, avec ses repas, son linge, ses sacs entassés, ses moments d’attente.
La foire aux dromadaires n’était pas seulement un spectacle : pour ceux qui étaient venus avec leurs animaux, elle était devenue un lieu où vivre.

Nous aurions sans doute pu rester longtemps à circuler entre les bêtes, mais la chaleur nous avait déjà bien entamés.
Après toute cette marche, nous n’avions plus l’énergie du matin.
Nous profitâmes donc de ce que nous étions venus chercher sans nous obstiner davantage, puis reprîmes le chemin du retour.

Et ce fut précisément à ce moment-là que Pushkar redevint passionnante.

Puis les odeurs prirent le relais.

Devant une petite échoppe, un homme assis en tailleur surveillait plusieurs bassines noircies par les cuissons.
Dans l’huile bouillante se formaient les spirales pâles des jalebis avant de prendre cette couleur orange presque irréelle qui les rend immédiatement reconnaissables. Derrière lui, une bande de jeunes hommes s’était regroupée, amusée par notre présence et ravie de prendre part à la scène.
Quelques mètres plus loin, une marmite de terre fumait doucement au milieu d’un tas de cacahuètes grillées.
Ailleurs encore, citrons, concombres, gingembre et piments verts s’empilaient sur des récipients métalliques.
Pushkar n’avait peut-être plus les petites boutiques dont je gardais le souvenir, mais elle savait toujours remplir une rue de couleurs, de fumée, de nourriture et de vie.

Sous les gradins, les marchands attendaient assis derrière leurs étonnants plateaux ronds.
Tomates, citrons et graines y étaient disposés avec un soin presque géométrique, perchés sur de frêles supports de bois.
À côté, les vendeurs de canne à sucre travaillaient devant des piles de tiges fraîchement coupées.
Rien n’était installé pour faire joli.
Tout était là parce qu’il fallait vendre, manger, boire, travailler, attendre.
Et c’était justement ce que j’aimais retrouver.

Le calme ne dura évidemment pas.

Des tambours surgirent dans la foule.
Deux jeunes musiciens avançaient en frappant leurs instruments avec une énergie capable de réveiller la moitié du Rajasthan.
Derrière eux venait une petite procession, entraînant avec elle curieux et téléphones levés.
Parmi la foule, une silhouette drapée de bleu, parée de bijoux, avançait avec une assurance qui la faisait immédiatement remarquer.
Nous la regardâmes passer, sans savoir davantage ce qu’elle représentait.
Il n’était d’ailleurs pas nécessaire de tout comprendre : la procession traversa notre chemin comme tant de choses en Inde, avec son bruit, ses couleurs et son mystère, puis poursuivit sa route.

C’est peut-être là que la déception de la veille acheva de se dissiper.
J’avais voulu retrouver mon Pushkar, exactement celui que j’avais gardé en mémoire, et la ville s’était obstinée à m’en présenter un autre.
Il avait fallu aller jusqu’aux confins de la foire, avaler de la poussière, subir la chaleur et chercher des dromadaires déplacés beaucoup trop loin pour que je finisse par regarder ce qui était réellement devant moi.

Pushkar avait changé.
Moi aussi, sans doute.

La ville de 2014 ne reviendrait pas.
Ses petites échoppes, son désordre, cette impression d’un endroit encore un peu à l’écart appartenaient désormais à mes souvenirs.
Mais derrière les avenues refaites et les boutiques qui m’avaient tant déçue la veille, une autre Pushkar continuait de battre : celle des chevaux qui dansent au son des tambours, des dromadaires aux queues tressées, des familles installées sous les bâches, des jalebis plongés dans l’huile, des marchands assis dans la poussière et des processions qui surgissent sans prévenir.
Ce n’était plus celle que j’étais venue retrouver.
C’était celle que Fred découvrait.

Et peut-être était-ce finalement la seule manière juste de la regarder.

Un dernier matin à Pushkar

Le lendemain matin, avant de refermer définitivement la parenthèse de Pushkar, nous reprîmes à pied le chemin des terrains de la foire.
Nous avions laissé la veille les sculptures de sable en nous promettant d’y revenir ; cette fois, la lumière du matin leur appartenait.

Elles surgissaient du sol comme si le désert s’était amusé pendant la nuit à se donner du relief.
Une maison ronde coiffée d’un toit de chaume, des roues de charrette, des visages, des figures sculptées avec une précision étonnante, et ces immenses lettres de sable annonçant Sand-Art Pushkar Fair et 7th National Art Sand Festival 2025 sur les petits panneaux.
Tout cela avait quelque chose d’un peu fou : tant de travail pour des œuvres aussi fragiles, promises à disparaître sous le vent, les pas ou la prochaine foire.
Mais peut-être était-ce justement ce qui leur donnait leur charme.
À Pushkar, même le décor semblait savoir qu’il n’était là que de passage.

Nous retournâmes ensuite vers l’Hôtel Everest pour récupérer nos bagages.
Et je retrouvai avec plaisir ce petit hôtel que je connaissais déjà et qui, lui, n’avait aucune intention de devenir raisonnable.
L’Everest avait son univers.
Il fallait accepter d’y entrer comme on accepte le caractère d’un vieil ami : sans chercher à comprendre tous ses choix.
Ses murs orange vif étaient couverts de fresques improbables.
Plus loin apparaissaient des masques aux expressions théâtrales, puis d’immenses yeux peints sur un fond jaune safran qui semblaient surveiller les allées et venues des voyageurs.
C’était kitsch.
Terriblement kitsch.
Et c’était parfait ainsi.

Dans une ville qui m’avait justement déçue en devenant trop lisse par endroits, l’Everest conservait cette petite extravagance qui ne cherchait pas à plaire à tout le monde.
Il avait ses couleurs excessives, ses peintures étranges, son décor impossible à classer et cette atmosphère que je reconnaissais immédiatement.
Il ressemblait encore un peu au Pushkar que j’étais venue chercher.
Et puis il y avait son porridge à la banane.

On peut traverser le Rajasthan pour ses palais, ses forteresses, ses lacs sacrés et ses légendes millénaires, et conserver parmi ses souvenirs les plus tenaces un simple bol de porridge.
Celui de l’Everest faisait partie de ces petites fidélités-là.
Il n’avait évidemment rien d’historique, rien de spectaculaire et ne figurait sur aucun programme de voyage.
Mais il appartenait à l’endroit.
Le retrouver faisait partie du plaisir d’y revenir.
Il fallut pourtant partir.

Les bagages retrouvèrent leur place, l’hôtel resta derrière nous et, avec lui, cette étrange étape où j’avais passé une partie du temps à comparer deux Pushkar : celle de mes souvenirs et celle qui existait désormais.

Je quittais la ville moins fâchée que la première nuit.
Elle m’avait contrariée, déroutée, parfois déçue.
Elle avait déplacé ses dromadaires beaucoup trop loin pour nos jambes, transformé certaines de ses rues et remplacé des échoppes que j’aimais par d’autres qui ne me disaient plus rien.
Mais elle nous avait aussi offert ses Marwaris dansant au son des tambours, ses campements dans le sable, ses grandes roues dressées au-dessus des tentes, ses marchands, ses jalebis, ses processions et toute cette humanité qui avait fini par reprendre le dessus.

Et il y a eu ceux qui font Pushkar

À force de raconter les chevaux, les dromadaires, les marchés, les vendeurs et toute cette effervescence, j’en oublierais presque ceux qui donnent à Pushkar son vrai visage : les gens. Ils viennent des villages alentour ou de beaucoup plus loin, en famille, entre amis, pour travailler, vendre quelques marchandises, retrouver les leurs ou simplement profiter de la fête. Certains restent des heures à regarder ce qui se passe, d’autres traversent le champ de foire comme s’il s’agissait, pour quelques jours, d’un immense village.

Et moi, évidemment, je les regarde. Il y a ceux qui acceptent mon appareil avec un sourire, ceux qui continuent leur chemin sans vraiment se soucier de moi, les enfants absorbés par leurs jeux, les familles qui attendent, les anciens qui observent cette agitation avec une tranquillité désarmante. Je ne connais presque rien de leur vie et je ne veux surtout pas l’inventer. Ils étaient simplement là, et leur présence raconte Pushkar autant que tout le reste.

Les visages de Pushkar

Et puis il y a les portraits. Ceux pour lesquels j’aime parfois faire disparaître tout ce qui les entourait. Plus de foule, plus de sable, plus de dromadaires, plus de bruit. Seulement un visage et un regard.

Sur le noir, les couleurs du Rajasthan deviennent presque insolentes. Mais ce ne sont finalement pas elles qui m’intéressent le plus. Ce sont ces personnes croisées quelques secondes, parfois un peu plus, qui ont accepté de s’arrêter devant mon objectif et dont je ne saurai probablement jamais rien. Je les ai rencontrées à Pushkar et, le temps d’une photographie, elles ont cessé d’être des silhouettes perdues dans la foule. Des années plus tard, lorsque la foire, son vacarme et sa poussière se seront un peu éloignés de ma mémoire, je sais que ce sont encore ces visages que je retrouverai.

Et surtout, il y avait Fred.
J’avais voulu lui montrer mon Pushkar.
C’était probablement là mon erreur.
On ne transmet pas un voyage comme on transmet une adresse.
On peut ramener quelqu’un dans les mêmes rues, devant le même lac ou au milieu de la même foire ; on ne lui donnera jamais exactement ce que l’on y a vécu autrefois.
Fred avait découvert le sien.
Nous laissâmes donc Pushkar derrière nous, avec ses chevaux, ses dromadaires, ses grandes roues et l’inoubliable décor orange de l’Everest.
Pal prit la route de Roopangarh.

Et entre les deux, j’avais encore une idée en tête.
Une étendue de sel dont j’avais découvert l’existence presque par hasard et que je tenais absolument à leur montrer.

Sambhar Lake nous attendait.

Sambhar, le lac qui avait décidé d’être rose

Sambhar n’était pas réellement une étape du voyage.
C’était plutôt une idée que je m’étais mise en tête.

J’avais découvert cet endroit presque par hasard, en regardant des photographies avant notre départ.
Un immense lac salé, des bassins roses, de vieux rails traversant le paysage et une minuscule locomotive qui semblait sortie d’un autre temps.
Puis j’avais regardé la carte : Sambhar se trouvait pratiquement sur notre route, entre Pushkar et Jaipur, et surtout tout près de Roopangarh où nous pourrions passer la nuit.
À partir de là, il n’y avait plus vraiment de débat.
Nous irions voir.
Je m’attendais à des salines.
Je ne m’attendais pas à ce qu’elles soient aussi belles.

Pourtant, bien avant que je tombe sur quelques photographies, Sambhar avait déjà une longue histoire.
Le lac est la plus grande zone humide saline intérieure de l’Inde et son importance écologique lui vaut d’être classé site Ramsar depuis 1990.
En hiver, il accueille notamment des milliers d’oiseaux migrateurs.
Mais les hommes, eux, exploitent son sel depuis des siècles.
La tradition fait même remonter son histoire beaucoup plus loin : Sambhar apparaît dans les récits liés au Mahabharata et son nom est associé à la déesse Shakambhari, protectrice des Chauhan.
La légende raconte qu’elle aurait d’abord couvert cette terre de richesses avant de les transformer en sel afin d’éviter que la convoitise ne s’empare des hommes.
L’Histoire, plus raisonnable, raconte ensuite les Chauhan, les Rajputs de Jaipur et de Jodhpur qui se partagèrent le lac, puis les Britanniques auxquels son exploitation fut louée en 1870.
Ceux-ci laissèrent derrière eux bâtiments, installations et surtout ce petit réseau ferroviaire destiné au transport du sel.
Et ce fut précisément par le train que Sambhar commença à nous séduire.
Enfin, « train » était un bien grand mot.

La petite locomotive rose qui nous attendait avait davantage l’allure d’un jouet obstiné que d’un véritable engin ferroviaire.
Une caisse rose et rouge posée sur quatre petites roues, quelques ouvertures, des portes que l’on pouvait difficilement qualifier de sophistiquées, et devant elle des rails qui filaient droit vers l’horizon.
Le réseau à voie étroite appartient à l’histoire industrielle des salines ; aujourd’hui, une petite rame permet aussi de parcourir ce paysage et d’approcher les bassins de production.

Nous embarquâmes.

Le voyage n’avait rien d’un grand périple, mais il fut suffisamment improbable pour nous amuser. La porte arrière resta ouverte pour pouvoir photographier derrière nous en roulant et le paysage s’ouvrit. Les rails se mirent à courir seuls entre les bassins, parfaitement droits, comme s’ils avaient décidé de couper le désert en deux.

Puis la couleur apparut.

Du rose.

Pas une vague nuance devinée dans une eau grisâtre.
Du rose véritable, parfois tendre, parfois presque rouge, qui occupait des bassins entiers.
À quelques mètres, une autre eau était sombre, presque bleue.
Entre les deux, des digues de pierres et de sel dessinaient de longues lignes géométriques.
Une petite bâtisse abandonnée se reflétait dans l’eau rose.
Plus loin, il n’y avait presque plus rien : quelques poteaux, des bassins, le ciel et cette couleur invraisemblable étendue jusqu’à l’horizon.

Après les chevaux, les tambours, les foules et la poussière de Pushkar, Sambhar semblait avoir coupé le son.
Le contraste était saisissant.
Ici, pas de palais.
Pas de forteresse.
Pas de façade sculptée.
L’homme avait simplement découpé l’immensité en bassins et posé des rails au milieu.
L’eau salée faisait le reste.

Nous nous arrêtâmes au bord de l’un d’eux.
Un homme descendit vers cette eau qui, de près, paraissait encore plus irréelle.
Il plongea la main, la ressortit ruisselante et ouvrit la paume.
Des cristaux de sel.

Tout ce paysage tenait finalement dans cette poignée : de l’eau, du soleil, du temps, puis ces petits morceaux translucides que l’on aurait presque pris pour des éclats de verre.
Le sel de Sambhar n’était plus quelque chose que l’on voyait empilé ou enfermé dans un paquet.
Il était là, encore mouillé, directement sorti de cette eau rose.

Je crois que c’est à cet instant que l’endroit prit toute sa dimension.
La beauté de Sambhar n’était pas un décor fabriqué pour nous.
Ces bassins existaient parce qu’on y travaillait.
Le petit chemin de fer, les digues, les bâtiments isolés, les rails rouillés appartenaient à une activité qui se poursuit encore aujourd’hui : Sambhar Salts Limited exploite toujours le site pour produire du sel alimentaire et industriel.

Nous reprîmes notre étrange petit train.
Sur le chemin du retour, les rails continuèrent leur course entre le rose et le bleu jusqu’à retrouver les installations.
Nous avions fait un détour pour voir des salines ; nous repartions avec l’impression d’avoir découvert l’un de ces endroits dont l’Inde possède le secret, capable de surgir entre deux étapes beaucoup plus célèbres et de voler tranquillement la vedette à tout le reste.

Un verre bien frais termina l’aventure et Pal de jeter un dernier regard sur cette rose immensité avant que nous reprenions la route vers Roopangarh.

Roopangarh — La chambre de la Maharani et les épluchures

Le Fort de Roopangarh nous attendait pour la nuit et, avec lui, ma chambre de la Maharani.

Enfin… notre chambre de la Maharani.
Il convient parfois de rétablir certaines vérités conjugales.
Après le rose irréel de Sambhar, nous retrouvions les vieilles pierres du fort et cette atmosphère si particulière des anciennes demeures du Rajasthan.
Mais notre soirée n’allait pas se passer à jouer aux maharajas.
Un autre personnage avait déjà pris possession du royaume : Pal.
Il était aux fourneaux.
Et lorsque Pal cuisine, la hiérarchie du groupe devient rapidement très claire.
Lui savait ce qu’il faisait.
Moi, j’eus droit à une promotion considérable au poste d’épluchage.

Pendant ce temps, les hommes avaient trouvé une fonction beaucoup plus stratégique : boire une bière fraîche devant la cuisine.
Il existe ainsi, au cours des grandes expéditions, une répartition des tâches dont l’équité mériterait parfois d’être discutée.

Mais je dois reconnaître que le résultat valait quelques épluchures.
Pal nous prépara un dîner divin, de ceux qui n’ont besoin ni d’une salle somptueuse ni d’un service cérémonieux pour devenir un souvenir de voyage.
Quelques heures plus tôt, nous roulions dans une minuscule locomotive rose au milieu d’étendues de sel ; dans l’après-midi une redécouverte rapide du village et le soir, nous dînions dans un fort du Rajasthan d’un repas préparé par celui qui partageait nos routes indiennes depuis tant d’années.

La journée pouvait difficilement mieux se terminer.
Nous gagnâmes bientôt nos chambres. Sous ce ciel lourd et silencieux, rien ne laissait deviner que le matin embraserait bientôt le même paysage.

Le lendemain, il faudrait reprendre la route.

Cette fois, vers Jaipur.
Et Fred ne savait pas encore tout à fait ce qui l’y attendait.

Jaipur — La ville avant le secret

Deux heures à peine séparaient Roopangarh de Jaipur.
Sur le papier, cette étape paraissait presque trop courte : deux nuits, une journée entière et quelques heures grappillées de part et d’autre.
En réalité, Jaipur allait réussir à y faire entrer suffisamment de choses pour nous donner l’impression d’y avoir vécu bien davantage.
Et surtout, nous arrivions avec un secret dans nos bagages.
Fred, lui, continuait tranquillement son voyage sans se douter que le réveil du lendemain matin avait été programmé pour cinq heures et que cette heure indécente n’avait rien à voir avec une quelconque visite de monument.

Mais Jaipur avait d’abord décidé de nous recevoir par son ancienne porte.
La route venant de Roopangarh nous conduisit directement vers Amber, et le fort apparut sur les collines avant même que la ville moderne ait réellement commencé.
C’est une arrivée que j’aime particulièrement : il y a le lac Maota en contrebas, les reliefs des Aravalli, les remparts qui courent sur les crêtes et, posé au-dessus de tout cela, cet immense ensemble couleur de miel qui semble avoir poussé avec la montagne.

Bien avant que Jaipur n’existe, c’était ici que battait le cœur du royaume des Kachhwaha.
À la fin du XVIe siècle, Raja Man Singh Ier, général de l’empereur moghol Akbar, entreprit d’y édifier le grand palais que ses successeurs agrandirent et embellirent pendant près de deux siècles.
Amber devint ainsi cet étonnant mariage entre puissance rajpoute et raffinement moghol : une forteresse capable d’impressionner de loin et, une fois les murailles franchies, un enchaînement de cours, de pavillons, de jardins et d’appartements où la pierre se fait soudain beaucoup plus délicate.
Ce n’est qu’en 1727 que Sawai Jai Singh II transféra sa capitale dans la plaine et fonda Jaipur, devenue trop nécessaire pour une population croissante et une ville d’Amber à l’étroit.

Pour Fred, évidemment, tout cela était neuf. Nous retrouvions les lieux ; lui les recevait en bloc.

Nous entrâmes dans le Jaleb Chowk, la grande cour où, autrefois, les armées revenant de campagne présentaient leurs prises.
L’histoire y avait laissé des murs imposants, mais ce matin-là Fred y trouva surtout autre chose : ses premiers éléphants indiens.
Après tous ces jours passés dans le pays, il fallait donc attendre Jaipur pour que l’Inde lui offre enfin ceux-là.
Je crois que certaines premières fois se passent très bien d’explications.

Nous poursuivîmes à travers les cours et les galeries.
Une fois encore, plusieurs salles étaient fermées, ce qui commençait à devenir une sorte de mauvaise plaisanterie de ce voyage : nous amenions Fred découvrir des palais que nous avions connus plus généreusement ouverts et devions parfois nous contenter de lui raconter ce qui se trouvait derrière une porte désormais inaccessible.
Heureusement, Amber n’est pas un monument que quelques portes closes peuvent réduire au silence.
Il reste les perspectives, les passages qui encadrent d’autres passages, les murs patinés presque jusqu’au noir, les façades blondes, les pavillons soutenus par leurs colonnes sculptées, les jardins aperçus depuis les hauteurs et cette architecture qui ne cesse de conduire le regard ailleurs.

C’est peut-être cela que j’aime le plus dans les vieux palais indiens : ils ne se livrent jamais d’un seul coup.
Une porte en contient une autre, puis une autre encore.
On avance dans la pierre comme dans une histoire dont quelqu’un aurait soigneusement disposé les chapitres les uns derrière les autres.
À Amber, certaines de ces perspectives sont presque vertigineuses de simplicité : quatre encadrements successifs suffisent à faire voyager le regard au fond d’une succession de cours, tandis qu’ailleurs les escaliers, les terrasses et les galeries semblent se répondre sans jamais suivre exactement la direction attendue.

Et puis il y avait les visiteurs.
Deux femmes rencontrées dans l’une de ces galeries suffirent à faire entrer dans les tons fanés du palais ce que le Rajasthan sait offrir de mieux : la couleur.
L’orange de l’une, le bleu éclatant de l’autre, leurs bijoux, les voiles et les broderies semblaient soudain appartenir au décor depuis toujours.
C’est aussi cela, l’Inde que j’aime : ses monuments ne sont jamais complètement séparés de ceux qui les traversent.
La pierre raconte les siècles ; les gens lui rendent le présent.
À quelques minutes d’Amber nous attendait un tout autre morceau de Rajasthan.

Dans l’ombre d’Amber

À quelques pas du fort d’Amber se cache Panna Meena Ka Kund, un ancien puits à degrés construit probablement au XVIᵉ siècle. Dans cette région aride du Rajasthan, ces baoris avaient une fonction essentielle : recueillir et conserver l’eau durant les périodes sèches. Mais on n’y venait pas seulement chercher de l’eau. Ces lieux faisaient aussi partie de la vie du village, où l’on se retrouvait, échangeait et profitait d’un peu de fraîcheur. Panna Meena ka Kund n’a ni les dimensions ni la réputation vertigineuse de certains grands baoris du pays, mais il possède une géométrie qui me fascine toujours autant.


Des volées d’escaliers descendent vers l’eau en se croisant, se dédoublant, repartant dans l’autre sens jusqu’à former un dessin dont on finit presque par oublier la fonction première : descendre chercher l’eau.
Les puits à degrés sont nés d’une nécessité très concrète dans les régions où le niveau de l’eau varie fortement ; ici, l’utilitaire est devenu architecture.
Le site est aujourd’hui l’un des stepwells les plus connus autour de Jaipur.
Fred s’en donnait à cœur joie.

Il faut dire que Panna Meena est un piège merveilleux pour quelqu’un qui aime les lignes et les perspectives.
Où que l’on regarde, un escalier en rencontre un autre.
Les marches s’arrêtent, repartent, se reflètent dans l’eau sombre et donnent l’impression qu’il doit exister quelque part un chemin logique permettant de les suivre toutes.
Nous n’avons pas essayé de le trouver.

Après la grandeur d’Amber, le contraste est saisissant.

Ici, pas de palais ni de salles couvertes de miroirs : seulement la pierre, l’eau et cette extraordinaire architecture née d’un besoin aussi simple qu’essentiel.
La chaleur était forte, la foule nombreuse et nous avions encore une bonne partie de Jaipur devant nous.

Nous déjeunâmes quelque part sur la route.
L’endroit a complètement disparu de ma mémoire, ce qui est probablement la meilleure preuve que le repas n’avait aucune intention de devenir un chapitre de ce livre.

Pal nous déposa ensuite au Bloom Boutique, juste le temps de nous installer.
Nous n’avions pourtant pas prévu de laisser Jaipur nous enfermer si tôt dans une chambre d’hôtel.
Quelques heures de lumière restaient encore et le Man Sagar nous attendait.

Le Jal Mahal a quelque chose d’irréel lorsqu’on le découvre depuis la rive.
Au milieu du lac, le palais semble posé directement sur l’eau, sans route, sans pont, presque sans raison d’être là.
Son nom signifie simplement « palais de l’eau », mais son histoire est moins romantique que son apparence : sous Maharaja Madho Singh Ier, il servit notamment de pavillon lié aux parties de chasse au canard.
De l’édifice que l’on aperçoit aujourd’hui, une grande partie demeure sous le niveau de l’eau ; seule sa partie supérieure donne cette étrange illusion d’un palais flottant.
Ce soir-là, la lumière décida de faire le reste.

Le soleil descendait derrière les collines et le Jal Mahal se mit peu à peu à prendre feu.
La pierre claire devint dorée, puis presque orange ; les coupoles attrapèrent les dernières lueurs tandis que leur reflet s’allongeait sur le Man Sagar.
Pendant quelques minutes, le palais cessa d’être un monument.
Il devint simplement une apparition posée entre l’eau et les collines.
Mais le Jal Mahal n’était pas seul à retenir mon attention.

Sur la rive, Jaipur avait installé son propre théâtre.
Des habitants proposaient de revêtir de magnifiques costumes traditionnels, et je retrouvai là un plaisir qui ne s’est jamais émoussé au fil de nos voyages.
Il y avait des étoffes d’un bleu presque électrique, des rouges et des verts éclatants, des broderies multicolores, des rangées de pièces métalliques qui accrochaient la lumière.
Certains prenaient la pose avec le sérieux que semblait exiger leur costume ; d’autres n’y parvenaient pas très longtemps.
Et c’est tant mieux.

Une femme déploya sa jupe bleue comme deux ailes.
Une autre, assise au bord du lac, souleva son voile avec un sourire qui faisait soudain oublier tout cérémonial.
Plus loin, une femme simplement vêtue passa devant l’eau et son visage suffit à lui seul à raconter une autre Inde, celle qui n’a besoin d’aucun costume pour exister.
Puis il y eut les amoureux.
Un jeune couple s’était prêté au jeu des vêtements traditionnels.
Lui portait turban et longue tenue sombre brodée ; elle, parée de rouge et d’argent, tenait une grande épée décorative.
Derrière eux, le Jal Mahal flottait dans la lumière du soir.
Ils auraient pu prendre l’air grave et solennel que réclamait la scène.
Ils choisirent exactement le contraire.
Un regard, une main sur une joue, un sourire qui échappe, et tout l’apparat devint secondaire.
Quelques instants plus tard, une autre jeune femme en tenue dorée leva les deux pouces vers moi avec une expression qui mettait définitivement fin à toute tentative de majesté.
C’était beaucoup mieux ainsi.
Car Jaipur n’a jamais vraiment su choisir entre le faste et la fantaisie.
La ville que Sawai Jai Singh II fit naître en 1727 selon un plan remarquablement ordonné est aujourd’hui capable de placer dans une même image un palais royal du XVIIIe siècle, un lac, une épée, quelques kilos de bijoux, deux amoureux qui se regardent comme s’ils étaient seuls au monde et un éclat de rire venu de nulle part.

Lorsque la lumière finit par quitter le Man Sagar, nous regagnâmes les environs de l’hôtel.
Nous dînâmes tout près avant de retrouver nos chambres.
La journée avait commencé devant les murailles d’Amber et s’achevait devant un palais posé sur l’eau.
Pour une simple journée de transition, Jaipur avait déjà fait beaucoup.

Il fallait maintenant dormir.
Et pas question de faire traîner la soirée : le réveil était prévu à 4 h 30.
À cette heure-là, chaque minute de sommeil compte, surtout après une journée pareille.
Nous regagnâmes donc sagement nos chambres, avec une excellente raison de ne pas protester contre cette heure indécente.
Fred, lui, n’en avait aucune.
Il ignorait toujours ce qui justifiait de l’arracher à son lit avant même que Jaipur ne songe à se réveiller.
Et nous n’avions aucune intention de le lui dire.

Au-dessus de Jaipur

4 h 30. Fred était réveillé.
Je pense qu’il devait être un peu excité à l’idée de cette surprise dont il ne savait encore rien.
À cinq heures, Thierry et lui quittèrent l’hôtel sans moi.
J’avais décliné l’invitation avec une assurance que j’allais payer cher quelques heures plus tard.
Des vols en montgolfière, j’en avais déjà fait deux en Turquie, à Pamukkale et à Göreme, et je connaissais suffisamment la campagne autour de Jaipur pour m’être convaincue qu’une vaste plaine agricole n’allait tout de même pas rivaliser avec la Cappadoce.
Il faut parfois beaucoup d’expérience pour prendre une très mauvaise décision.

Le chauffeur, lui, avait dû abandonner sa voiture à l’extérieur de la vieille ville et finir le trajet en courant jusqu’à l’hôtel.
À cette heure pourtant indécente, Jaipur était déjà suffisamment encombrée pour rendre l’accès difficile.
Thierry et Fred partirent donc avec lui dans la nuit, pour un peu plus d’une heure de route.
Puis, au bout du trajet, Fred découvrit enfin ce que ses enfants lui avaient offert pour son anniversaire : un vol en montgolfière au-dessus du Rajasthan.

La suite, je ne l’ai pas vécue.
Je ne peux la raconter qu’à travers ce qu’ils m’en ont rapporté, les vidéos que Thierry m’envoyait presque toutes les deux minutes et les images qu’ils ont ramenées. Et ces images ont eu le mauvais goût de me prouver très vite que j’avais eu tort.

Au départ, pourtant, tout semblait vouloir me donner raison.
Sous la nacelle, la campagne était cette grande étendue assez plate que j’avais imaginée, un damier de champs et d’arbres posé entre les collines.
Puis les brûleurs rugirent, la toile se gonfla, la nacelle quitta le sol et le jour commença à se lever.
La lumière transforma peu à peu le paysage, étirant les ombres des arbres sur les champs tandis que les collines apparaissaient en couches successives dans la brume du matin.
Une autre montgolfière dérivait au loin, minuscule dans cette immensité.
Et soudain, au passage d’un léger relief, tout changea.

Une mer de nuages recouvrait la campagne.
Ce qui, quelques instants auparavant, n’était qu’une plaine du Rajasthan devint un paysage presque irréel.
Le brouillard s’était glissé entre les arbres, noyant les champs et les maisons, ne laissant émerger ici et là que leurs cimes.
Par endroits, la terre disparaissait complètement sous de longues nappes blanches.
Les collines flottaient à l’horizon, le soleil montait dans une lumière rose et dorée, et les montgolfières semblaient naviguer au-dessus d’un monde dont il ne restait plus que quelques fragments.

Thierry, parfaitement conscient de ce que j’étais en train de manquer, m’envoyait des vidéos à un rythme qui relevait presque de la cruauté.
J’en aurais pleuré.
Je plaisante.
Enfin… pas tant que ça.
Je le regrette encore.

Pendant que mes deux aventuriers survolaient les nuages, je profitais avec beaucoup moins de panache de ce que j’avais gagné en échange : mon lit.
Puis je descendis tranquillement prendre mon petit déjeuner en attendant leur retour.
Eux prendraient le leur après l’atterrissage, encore tout à ce qu’ils venaient de vivre.
Vers neuf heures, ils étaient de retour à l’hôtel avec leurs images, leurs souvenirs et, pour Thierry au moins, la satisfaction probablement délicieuse de pouvoir me démontrer que la campagne « plate et terne » avait fort bien su se défendre toute seule.

Nous n’allions pourtant pas passer la matinée à regarder des montgolfières sur un écran.
À peine réunis, nous repartîmes dans Jaipur.

Cette fois, plus question de la survoler : nous allions entrer dans son histoire.
Il nous fallut cinq minutes pour rejoindre Nakkarkhana Pol, l’une des grandes portes donnant accès au cœur du complexe royal.
Derrière elle nous attendait un lieu pour lequel j’ai déjà une histoire à raconter et que je préfère laisser parler lui-même : le Jantar Mantar.
Il est aujourd’hui le plus complet et le mieux conservé des observatoires historiques de ce type en Inde.

Jantar Mantar — Quand les pierres regardent le ciel

À quelques pas du City Palace, Jaipur change soudain de langage.
Plus de palais aux façades délicates, plus de cours royales ni de dentelles de pierre.
Devant nous se dressent des formes étranges : des triangles gigantesques, des escaliers qui semblent monter vers nulle part, des disques, des courbes de marbre, des constructions ouvertes sur le ciel.
À première vue, difficile de comprendre ce que nous regardons.
Une architecture ? Des sculptures ? Les vestiges d’un étrange palais ?

Il faut quelques minutes pour saisir l’idée, et elle est assez extraordinaire : au Jantar Mantar, Jai Singh n’a pas construit des bâtiments pour abriter des instruments. Les bâtiments sont les instruments.
Sawai Jai Singh II, le maharaja qui fonda Jaipur, était passionné d’astronomie.
Au début du XVIIIᵉ siècle, il fit construire plusieurs observatoires en Inde et celui de Jaipur devint le plus élaboré de tous.
Son idée était aussi simple qu’audacieuse : puisque les petits instruments métalliques avaient leurs limites, pourquoi ne pas les agrandir démesurément et les construire en pierre ?
Le ciel, le Soleil et les étoiles feraient le reste.

Quand une ombre donne l’heure

Vrihat Samrat Yantra

C’est le géant du lieu, celui devant lequel on se sent immédiatement minuscule.
Une immense paroi triangulaire s’élance vers le ciel, bordée d’un escalier vertigineux.
De chaque côté s’étirent de grandes courbes de marbre graduées.
Rien ne bouge et pourtant, c’est ici que l’on mesure le mouvement du temps.

Le Vrihat Samrat Yantra est un immense cadran solaire.
Il mesure 27 mètres de haut et 44 mètres de long à sa base.
Son immense triangle central est incliné à 27 degrés, ce qui correspond à la latitude exacte de Jaipur.
Son arête inclinée est alignée avec l’axe de la Terre et, au fil de la journée, son ombre se déplace sur les graduations des deux grands cadrans latéraux en marbre qui permettent de lire l’heure solaire locale avec une précision remarquable de 2 secondes.

Pas de rouages, pas d’aiguilles, pas de mécanisme caché derrière ces murs. Une construction immobile suffit, parce qu’en réalité c’est la Terre qui bouge pour elle.

Laghu Samrat Yantra — le petit cadran qui mesure le temps

Après l’immensité du Vrihat Samrat Yantra, celui-ci paraît presque modeste.
Pourtant, dès qu’on le regarde attentivement, on reconnaît la même silhouette : une haute paroi triangulaire dressée entre deux grandes ailes de pierre incurvées. C’est le Laghu Samrat Yantra, le « petit Samrat », une version plus compacte du gigantesque cadran solaire qui domine l’observatoire.

Son principe est d’une simplicité presque déconcertante.
La paroi centrale sert de gnomon : son inclinaison n’est pas choisie pour son élégance, mais parce qu’elle est alignée avec l’axe de rotation de la Terre.
De chaque côté, les deux surfaces courbes portent les graduations sur lesquelles vient se déplacer son ombre.
À mesure que le Soleil avance dans le ciel, l’ombre glisse lentement sur la pierre et permet de lire l’heure solaire locale, avec une précision qui pouvait atteindre environ vingt secondes.

Ce qui me plaît ici, c’est justement ce contraste entre la sophistication du calcul et l’extrême simplicité de ce que nous avons sous les yeux.
Pas de mécanisme, pas d’aiguille ni de rouage.
Seulement quelques murs, des courbes savamment orientées et une ombre qui avance presque imperceptiblement.
Trois siècles plus tard, il suffit encore que le soleil brille pour que l’instrument se remette à fonctionner.

Et après avoir vu son frère géant, on comprend peut-être mieux l’idée qui obsédait Jai Singh : pour mesurer le ciel avec davantage de précision, il suffisait parfois de donner aux instruments la taille d’une architecture.

Faire entrer le ciel dans la pierre

Jai Prakash Yantra

Quelques pas plus loin, tout change.
Nous regardons maintenant au fond d’une immense demi-sphère creusée dans le sol.
Des plaques de marbre couvertes de lignes semblent flotter au-dessus du vide, séparées par des passages dans lesquels les astronomes pouvaient descendre.

Le Jai Prakash est probablement l’un des instruments les plus fascinants du Jantar Mantar.
Sa surface représente, à l’envers, différents systèmes de coordonnées du ciel.
Des fils étaient tendus au-dessus de la vasque et une petite plaque métallique suspendue au centre projetait son ombre sur les graduations lorsque l’on observait le Soleil.
La position d’un astre pouvait ainsi être reportée directement sur cette étrange carte céleste de pierre.

C’est peut-être l’idée la plus poétique de tout l’observatoire : pour regarder le ciel, les astronomes avaient construit sa représentation sous leurs pieds.

Deux faces pour suivre le Soleil

Nadivalaya Yantra

Puis apparaît un grand disque dressé presque verticalement.
Le Nadivalaya semble beaucoup plus simple.
Il possède deux faces circulaires, l’une tournée vers le nord et l’autre vers le sud, parallèles au plan de l’équateur.
Une tige métallique placée au centre projette son ombre sur les graduations.

Selon la période de l’année, le Soleil éclaire principalement une face ou l’autre.
Autour des équinoxes, lorsque le Soleil traverse le plan de l’équateur céleste, le comportement de l’ombre change de face.
L’instrument permet notamment de lire le temps solaire.

Et sur la pierre, les inscriptions que nous avons photographiées de près rappellent que derrière ces formes presque abstraites se cachent des calculs, des observations et des hommes qui, il y a trois siècles, tentaient déjà de mettre de l’ordre dans l’immensité du ciel.

Entrer dans l’instrument

Rama Yantra

Le Rama Yantra ressemble davantage à un pavillon circulaire auquel on aurait oublié de construire un toit.
Des piliers entourent un axe central et de grands espaces restent ouverts entre eux.

Cette fois, l’astronome devait véritablement entrer dans son instrument.
En alignant un astre avec le sommet du pilier central et les graduations tracées sur le sol et les parois, il pouvait déterminer son altitude, sa hauteur dans le ciel, et son azimut, autrement dit sa direction.
Deux Rama Yantra complémentaires permettaient de poursuivre la mesure lorsque l’astre passait au-dessus d’une zone laissée vide dans le premier.

À force de circuler entre ces constructions, nous finissons presque par oublier qu’elles sont immobiles.
Tout ici parle pourtant de mouvement : celui du Soleil, des planètes, des étoiles et de la Terre elle-même.

Douze morceaux de ciel

Rasivalaya Yantras

Et puis viennent ces petites constructions aux formes étonnamment différentes les unes des autres.
Certaines sont presque verticales, d’autres fortement inclinées ; leurs courbes partent dans des directions qui semblent n’obéir à aucune logique.

Elles obéissent pourtant à une logique extrêmement précise.

Les Rasivalaya sont au nombre de douze, chacun associé à l’une des douze constellations du zodiaque.
Leur principe dérive de celui du Samrat Yantra, mais leur orientation et leur inclinaison changent selon la portion du ciel qu’ils doivent mesurer.
Cet ensemble est une particularité de l’observatoire de Jaipur.

Lorsque nous quittons Jantar Mantar, nous ne savons toujours pas calculer la position d’une planète, et ce n’était probablement pas nécessaire.
Mais ces étranges constructions ont cessé d’être de simples murs jaunes aux formes improbables.

Elles sont devenues des cadrans, des cartes du ciel, des instruments de visée.
Des machines gigantesques qui ne possèdent ni moteur ni engrenage et qui attendent simplement qu’une ombre se déplace, qu’une étoile apparaisse ou que le Soleil change de position.
Trois siècles plus tard, elles sont toujours là, parfaitement immobiles.

Ce sont elles qui ne bougent pas.
C’est la Terre qui tourne.
Et ce sont elles qui regardent le ciel.

Puis nous retrouvâmes celui qu’il est presque impossible de traverser Jaipur sans aller saluer :

Le Hawa Mahal.

Je pourrais le revoir vingt fois que je crois que je m’arrêterais encore devant lui.
Sa façade n’a presque rien d’un palais tel qu’on l’imagine : elle ressemble davantage à une immense dentelle de pierre dressée au-dessus de la rue.
Cinq étages, une profusion de petits jharokhas, de niches, de courbes et d’ouvertures qui lui donnent cette silhouette immédiatement reconnaissable.
Le Palais des Vents fut construit en 1799 sous le règne de Sawai Pratap Singh.
Ses innombrables ouvertures permettaient notamment aux femmes de la famille royale d’observer les processions et la vie de la ville sans être vues depuis la rue. Les sources officielles du Rajasthan attribuent sa conception à l’architecte Lal Chand Ustad et recensent 953 petits jharokhas sur sa façade.

C’est peut-être ce que j’aime tant dans le Hawa Mahal : il fut conçu pour regarder sans être vu.
Derrière cette façade spectaculaire se cachait autrefois tout un monde d’yeux tournés vers Jaipur.
Plus de deux siècles plus tard, le mouvement s’est inversé.
Ce sont désormais des milliers de regards qui se lèvent depuis la rue vers ces fenêtres derrière lesquelles personne ne se cache plus.

Et nous étions revenus, nous aussi, pour lever les yeux une fois encore.

De Chandpole à Tripolia — Jaipur à hauteur d’homme

Après le Jantar Mantar, le Hawa Mahal et les monuments capables à eux seuls de remplir une journée, Jaipur aurait pu nous accorder une fin d’après-midi tranquille. Elle n’en avait manifestement aucune intention.
Nous avons déjeuné dans un petit restaurant local, puis nous nous sommes laissés reprendre par la ville, sans véritable programme cette fois, du côté de Tripolia Bazaar et de ses grandes artères commerçantes.
C’est peut-être là, d’ailleurs, que Jaipur devient la plus intéressante : lorsque l’on cesse de la visiter pour simplement marcher dedans.

Ce quartier n’est pas devenu un immense bazar par hasard.
Lorsque Sawai Jai Singh II fonda Jaipur en 1727, il imagina sa nouvelle capitale comme une ville de commerce autant que de pouvoir.
Ses grandes avenues furent conçues dès l’origine pour accueillir boutiques et artisans, distribués dans un plan étonnamment ordonné pour l’époque.
Près de trois siècles plus tard, l’ordre du dessin est toujours là, mais la vie s’est chargée de le remplir jusqu’au moindre interstice.
Les façades roses se succèdent sous leurs arcades, les rues se croisent sur les grandes chaupars, et derrière cette architecture savamment pensée s’est installé un désordre humain beaucoup plus réjouissant.
C’est précisément cette permanence des bazars et des métiers qui fait aujourd’hui partie de la valeur patrimoniale de la ville fortifiée, inscrite à l’UNESCO.

Et quel concentré d’Inde entre Chandpole et Tripolia !
Il suffit de quelques centaines de mètres pour que tout se bouscule.
Des piles de vêtements débordent des échoppes, des turbans attendent leurs futurs propriétaires contre les murs roses, les petits commerces s’ouvrent directement sur la rue.
Une femme installée sur son tricycle observe le flot tandis qu’un chien semble avoir choisi le meilleur emplacement pour regarder passer le monde.
Un peu plus loin, des femmes se sont accroupies autour de bijoux posés à même le sol ; une petite fille suit très sérieusement la transaction.
Des vendeurs de nourriture travaillent devant leurs énormes plateaux de beignets et de samosas, les balances oscillent, les bocaux d’épices et de graines s’alignent sur de vieux comptoirs, et une presse à canne à sucre tourne dans une boutique minuscule.
Rien n’est organisé pour nous.
Tout est simplement en train d’avoir lieu.

C’est ce Jaipur-là que j’aime. Les monuments racontent les maharajas ; les rues racontent tous les autres.
Un vieux Sikh à la barbe blanche attend devant ses étoffes, un marchand pèse sa marchandise avec une concentration imperturbable tandis que, quelques mètres plus loin, scooters, rickshaws et piétons négocient eux aussi leur part de chaussée.
Il y a du bruit, de la poussière, des couleurs qui ne devraient pas fonctionner ensemble et qui, ici, semblent avoir été inventées les unes pour les autres.
Et puis il y a les visages.
On avance de quelques pas, on s’arrête, on repart. Fred découvrait encore ; Thierry et moi retrouvions cette Inde dont nous connaissions déjà le principe mais jamais le scénario.

Nous sommes passés devant Chandpole, l’une des portes historiques de la ville fortifiée.
Son nom n’est pas anodin : dans le plan de Jaipur, les portes orientale et occidentale furent symboliquement associées au soleil et à la lune, Suraj Pol à l’est, Chand Pol à l’ouest.
La vieille porte n’est pourtant pas figée dans un décor de musée.
Les rickshaws la traversent, les scooters la frôlent, les piétons se faufilent, les pigeons passent au-dessus des créneaux.
C’est une chose que l’Inde réussit merveilleusement bien : faire circuler le présent à travers son histoire sans demander la permission à personne.

Pour une fois, nous avons décidé de circuler autrement nous aussi.
À Badi Chaupar, nous avons pris le métro jusqu’à Chandpole.
Une première. Après tant de voyages en Inde et tant d’heures passées dans la circulation, nous découvrions sous Jaipur un univers presque incongru : moderne, propre, calme et surtout terriblement efficace.
Quelques minutes suffirent à accomplir ce qui, en surface, aurait pu devenir une petite expédition.
La ligne traverse sous terre l’axe est-ouest de la vieille ville ; son intégration avait d’ailleurs été pensée pour préserver le caractère historique de la cité fortifiée. Nous en sommes ressortis assez convaincus : l’Inde venait de nous prouver qu’elle savait aussi nous faire gagner du temps.

Évidemment, nous avons aussitôt dépensé ce temps économisé en revenant à pied.

Et c’était beaucoup mieux ainsi.
Car on ne traverse pas vraiment Chandpole et Tripolia ; on s’y laisse ralentir.
Un marchand retient le regard, puis une échoppe, puis une scène de rue qui n’existait pas trente secondes auparavant.
C’est un morceau de Jaipur où les anciennes fonctions commerciales n’ont jamais véritablement disparu : Tripolia Bazaar appartient à ces grandes rues marchandes prévues dans le dessin même de la ville, et les commerces d’aujourd’hui continuent d’occuper cette architecture née pour eux.
Les siècles ont changé les marchandises, ajouté les motos, les enseignes et les téléphones portables ; ils n’ont pas réussi à faire taire le bazar.

Sous l’une des arcades, j’ai retrouvé un petit rendez-vous avec moi-même.
En 2022, je m’étais déjà fait cet autoportrait, appareil devant le visage.
Trois ans plus tard, j’ai repris presque naturellement la même place et le même geste.
Deuxième autoportrait, autre voyage.
J’aime assez l’idée. Je passe mon temps à conserver les visages des autres et, de temps en temps, au milieu de tout ce monde, une photographie vient discrètement rappeler que j’étais là moi aussi.

Lorsque nous avons enfin repris le chemin de l’hôtel, nous étions épuisés.
Le métro nous avait fait gagner beaucoup de temps ; Jaipur s’était chargée de nous prendre le reste.
Mais entre Chandpole et Tripolia, Fred avait peut-être rencontré quelque chose qu’aucun palais ne pouvait lui montrer : une ville pensée par un maharaja il y a trois siècles et qui, depuis, n’avait jamais cessé de commercer, de cuisiner, de vendre, de discuter, de circuler et de vivre.

Et cette fois, pour la découvrir, il n’y avait plus besoin de lever les yeux vers un monument. Il suffisait de regarder autour de nous.

De Jaipur à Agra

La route nationale qui relie Jaipur à Agra est bien plus qu’un simple ruban d’asphalte ; elle est un voyage dans le temps.
C’est sur ce chemin, alors que l’effervescence de la « Ville Rose » flottait encore dans nos esprits, que nous avons fait bifurquer notre trajectoire pour offrir à Fred son tout premier choc visuel face au génie architectural du Rajasthan.

Voici le récit de ces instants suspendus, depuis les profondeurs géométriques d’Abhaneri jusqu’aux grès rouges de Fatehpur Sikri.

L’Ombre et la Lumière : Le Vertige du Chand Baori

Le soleil du matin commençait à chauffer la plaine lorsque nous sommes arrivés à Abhaneri.
Pour Fred, le voyage commençait véritablement ici.
En franchissant l’entrée du Chand Baori, je l’ai regardé avancer vers le bord, guettant sa réaction.
Ce fut un silence immédiat, ce souffle coupé que connaissent tous ceux qui découvrent ce lieu pour la première fois.

Devant nous s’ouvrait un abîme inversé, une œuvre d’art brute et monumentale plongeant à près de 30 mètres sous terre.
Le jeu d’optique est hypnotique : 13 niveaux et précisément 3 500 marches taillées dans la roche, se croisant dans une symétrie mathématique d’une pureté absolue. Les escaliers forment un labyrinthe de triangles parfaits où l’ombre et la lumière jouent à cache-cache à mesure que le soleil monte.
Au fond, une eau aux reflets d’émeraude semblait garder les secrets des siècles passés.
Sur le quatrième côté, le pavillon royal aux balcons finement sculptés (jharokhas) rappelait que ce puits n’était pas seulement un réservoir vital dans cette région aride, mais un palais de fraîcheur où la royauté venait chercher le repos.

Fred est resté de longues minutes immobile, fasciné par cette géométrie sacrée qui défie le temps.

Les Artisans du Temps : Les Bracelets en Résine de « Lac »

Juste en sortant de la fraîcheur du baori, une petite échoppe a capturé notre regard. Là, un artisan travaillait assis par terre, concentré sur un instrument en bois
C’est l’art ancestral des bracelets en Lac (Lac bangles), une spécialité emblématique du Rajasthan.

  • Qu’est-ce que le Lac ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette résine ne coule pas directement de l’arbre comme de la sève. Le Lac est une sécrétion résineuse naturelle produite par une minuscule cochenille, l’insecte Kerria lacca. Ces insectes colonisent les branches de certains arbres hôtes (comme le Palas, le Kusum ou le Dhak) et se recouvrent de cette résine pour se protéger. Les branches sont ensuite récoltées, et la résine est grattée, purifiée, puis transformée en pains malléables.
  • La fabrication : L’artisan chauffe la résine pure sur un petit brasier de charbon pour la rendre molle et visqueuse comme de la pâte à modeler. C’était magique à regarder : sous nos yeux, il l’a colorée avec des pigments naturels, l’a étirée, puis enroulée autour d’un rouleau de bois (lahthi) pour lui donner sa forme circulaire parfaite avant de la polir.

Pendant que nous visitions le puits, l’artisan a façonné sur mesure mes bracelets avec les nuances exactes que je lui avais demandées, jouant sur des teintes chaudes et des marbrures délicates
Repartir avec ces parures pour toute la famille, encore tièdes du feu qui les avait vu naître, avait un goût d’authenticité pure.

Regards d’Abhaneri : La Rencontre

Un peu plus loin, l’atmosphère s’est réchauffée d’éclats de rire et de salutations bienveillantes.
Un groupe d’hommes du village s’était rassemblé à l’ombre pour discuter, profitant de la langueur du jour.
Il y avait dans leurs attitudes une dignité tranquille et une sérénité typique des campagnes indiennes.

Leurs visages, sculptés par les années et le soleil du désert, racontaient des histoires sans paroles.
Le premier, au regard perçant et direct, portait une écharpe traditionnelle bordée de rouge et d’or ; un autre, un peu en retrait, souriait doucement sous sa moustache blanche.


Plus loin, un homme au visage barré de rides d’expression m’a offert un sourire d’une immense bonté, dévoilant une joie de vivre communicative .
Ce fut un immense plaisir de croiser leurs regards à travers mon objectif. Ces portraits restent le plus beau souvenir humain de notre halte.

Les Pierres Rouges du Destin : L’Épopée de Fatehpur Sikri

La dernière étape avant Agra nous a menés à Fatehpur Sikri, une cité fantôme en grès rouge qui surgit de la plaine comme un mirage.
C’est un endroit que j’adore profondément, et je savais que Fred y laisserait une partie de son cœur.

  • Un peu d’histoire : Fatehpur Sikri fut fondée en 1569 par le plus grand des empereurs moghols, Akbar. L’histoire raconte qu’Akbar, désespéré de ne pas avoir d’héritier mâle, fit le voyage jusqu’à ce piton rocheux pour consulter un saint homme soufi, Sheikh Salim Chishti. Le saint lui prédit la naissance prochaine de trois fils. Lorsque la prophétie se réalisa avec la naissance du futur empereur Jahangir, Akbar, fou de gratitude, décida de déplacer sa capitale d’Agra pour ériger ici une cité impériale grandiose.
  • La splendeur de la Mosquée : La Jama Masjid (ou Grande Mosquée), achevée vers 1571, est le cœur spirituel de ce complexe. C’était la plus grande mosquée de l’empire à l’époque. On y accède par la monumentale Buland Darwaza (la Porte de la Victoire), une arche colossale de 54 mètres de haut érigée pour célébrer la conquête du Gujarat.
  • L’ambiance : En traversant l’immense cour pavée, le contraste est saisissant entre la sévérité architecturale des cloîtres en grès rouge et la délicatesse immaculée du tombeau de Salim Chishti, un joyau de marbre blanc ajouré comme de la dentelle qui trône au milieu de la place. Marcher au milieu des anciennes sépultures et des bassins sacrés, là où Akbar lui-même marchait, procure une sensation de paix unique . La lumière de fin d’après-midi embrasait les pierres, donnant à la cité d’Akbar des airs de palais de feu.

Fred est resté silencieux, imprégné par la majesté du lieu.
Notre voyage vers le Taj Mahal pouvait désormais continuer : l’esprit d’Akbar nous avait ouvert la voie.

La journée s’étirait déjà dans ses dernières lueurs dorées lorsque nous avons franchi les portes d’Agra.
Après la poussière de la route et les émotions visuelles de la journée, trouver notre refuge avait un goût de retour à la maison.
Pour nous, c’était une évidence, un rituel immuable à chaque passage dans la cité impériale : s’installer au Coral Court Homestay.

Niché au calme dans une petite impasse résidentielle, à seulement dix minutes à pied de la porte Est du Taj Mahal, ce lieu est un véritable havre de paix.
Dès l’entrée, l’atmosphère enveloppe le voyageur.
Ce qui frappe immédiatement, c’est le soin infini apporté à la décoration.
Les couloirs arborent des teintes ensoleillées, alternant des murs d’un jaune safran chaleureux et des fresques d’oiseaux peintes à la main qui semblent s’envoler à notre passage.
Partout, des cadres aux motifs moghols, des fenêtres aux encadrements bleus rappelant les havelis du Rajasthan, et des niches décorées à la perfection célèbrent l’artisanat indien.
C’est une maison qui a une âme, gérée avec un sens de l’hospitalité d’une rare élégance par une famille passionnée.

Le clou de la soirée fut, comme à chaque fois, le dîner.
Loin des restaurants touristiques standardisés, nous nous sommes installés pour savourer le traditionnel repas végétarien fait maison, préparé avec amour par la maîtresse de maison.
Dans la salle à manger aux canapés de velours bleu profond et aux murs tapissés de souvenirs, les effluves d’épices douces ont commencé à se propager.
Les plats se sont succédé, cuisinés selon des recettes familiales transmises de génération en génération : des dals crémeux, des légumes de saison mijotés à la perfection et des roties chaudes tout juste sorties du feu.
Un enchantement pour les papilles, un moment de partage simple et chaleureux qui nous a fait instantanément oublier la fatigue du voyage.

Une fois le festin terminé, repus et comblés, nous avons grimpé les escaliers aux carreaux en damier noir et blanc pour rejoindre la plus haute terrasse du toit.
C’est le secret le mieux gardé du Coral Court.
Là, dans la fraîcheur de la nuit qui tombait sur Agra, nous nous sommes tenus silencieux.
Au loin, émergeant discrètement au-dessus de la canopée et des toits environnants, la silhouette mythique du Taj Mahal se dessinait dans le ciel nocturne.
Une vision presque irréelle, un prélude parfait à ce qui nous attendait.

Il était temps de se retirer dans le confort douillet et climatisé de notre chambre pour une nuit de sommeil réparateur.
Le lendemain matin, une longue journée nous attendait sous un soleil de plomb.

Ce dernier n’était pas encore levé sur la Yamuna que déjà, une brume épaisse et blanche flottait au-dessus des rails, confondant le fleuve sacré et le ciel de plomb.

Ceux que personne ne regarde

Nous n’aurions jamais dû nous trouver là.

Le Yamuna Bank Cement Siding d’Agra n’est pas un endroit où l’on vient.
On y travaille. Les touristes restent ailleurs, du côté du Taj Mahal et des monuments pour lesquels on traverse la moitié du monde.
Ici, les trains ne transportent pas de voyageurs, il n’y a rien à visiter, aucune porte ouverte pour nous accueillir.
Seulement une longue file de wagons de marchandises bleus, du fer, de la terre et du ciment.

Et pourtant, ce jour-là, nous y sommes entrés tous les trois.

Thierry et Fred étaient avec moi.
Je connaissais déjà l’endroit, j’y étais venue auparavant, et peut-être est-ce justement pour cela que j’ai osé y retourner.
Seule, je ne l’aurais pas fait.
Il faut parfois savoir où s’arrête l’audace et où commence l’inconscience.
Une femme étrangère qui débarque au milieu d’hommes en plein travail, dans un terminal ferroviaire où elle n’a strictement rien à faire, ne passe pas exactement inaperçue.
Encore faut-il réussir à franchir cette première distance qui sépare ceux qui appartiennent au lieu de ceux qui viennent d’ailleurs.

Lorsque nous sommes arrivés, personne ne nous attendait.
Personne ne nous regardait non plus.

Ils travaillaient.

Les portes des wagons étaient grandes ouvertes sur des ventres sombres remplis de sacs de ciment.
À l’intérieur, des hommes disparaissaient presque dans la poussière.
D’autres attendaient au bord des ouvertures, recevaient les sacs, les chargeaient sur une tête, une épaule, une nuque, puis repartaient.
Cinquante kilos.
Quelques mètres.
Déposer.
Revenir.
Cinquante autres kilos.
Et recommencer.

Le quai entier semblait respirer du ciment.
À chaque mouvement, la poudre s’élevait, blanchissait les vêtements, les cheveux, les visages, puis restait suspendue dans l’air.
Elle formait devant les wagons un brouillard presque beau à regarder, et c’est sans doute ce qu’il y avait de plus terrible : cette lumière voilée qui rendait les lieux magnifiques sur une photographie était celle qu’ils respiraient toute la journée.

Leurs protections tenaient parfois à presque rien.
Un morceau de toile posé sur la tête pour amortir le poids, un foulard ramené devant le nez et la bouche, des vêtements déjà imprégnés de poussière.
Certains portaient des gants, d’autres travaillaient en sandales ou pieds nus.
On voyait les corps se plier sous la charge, chercher leur équilibre, puis avancer.
À quelques mètres, les sacs s’empilaient méthodiquement jusqu’à former d’immenses murailles pâles.
Ce ciment partirait construire la ville.
Mais avant de devenir mur, route ou maison, il aurait été porté par un homme.

Et nous étions là, au milieu de tout cela.

Je ne voulais surtout pas être celle qui arrive, prend ce qu’elle est venue chercher et repart.
Dans un endroit pareil, je savais que je devais commencer par donner quelque chose, aussi dérisoire soit-il.
Alors j’ai utilisé ce que j’avais.
Un sourire.
Et des namaste.
Beaucoup de namaste.

J’en lançais à tout va, à celui qui sortait d’un wagon, à celui qui nous observait furtivement, à celui qui passait devant nous sans vraiment savoir quoi faire de notre présence. Les mains jointes, un sourire, encore un namaste.
Cela pouvait sembler peu de chose.
Mais ici, c’était ma façon de dire : je vous ai vus avant de vouloir que vous me regardiez.

Au début, presque rien ne revint.

Ils avaient autre chose à faire.
Ils travaillaient, tout simplement.
Nous étions trois étrangers tombés au milieu de leur journée et ils n’avaient aucune raison de s’intéresser à nous.
Puis un homme a répondu.
Un autre a souri.
Un regard s’est attardé un peu plus longtemps.
Une main s’est levée.

Et la distance a commencé à disparaître.

Ce fut presque imperceptible.
Nous n’étions toujours pas à notre place, mais nous n’étions plus tout à fait des intrus.
Les regards venaient désormais chercher les nôtres.
Un homme nous saluait depuis l’ouverture d’un wagon, un autre s’arrêtait quelques secondes, un autre encore se laissait regarder avec cette gravité magnifique que prennent parfois les gens lorsqu’ils comprennent qu’on s’intéresse vraiment à eux.
Puis les sourires arrivaient.
Et avec eux les rires.

Le travail, pourtant, ne s’arrêtait pas.

C’est cela qui rendait la scène si bouleversante.
Un homme pouvait rire avec nous et, quelques secondes plus tard, disparaître dans la poussière pour reprendre un sac.
Un autre levait la main depuis son wagon avant de retourner dans son obscurité.
Un troisième joignait les paumes pour répondre à mon namaste, puis se courbait de nouveau sous sa charge.
Derrière chaque échange, il y avait toujours ces cinquante kilos qui attendaient.

Thierry et Fred assistaient à tout cela avec moi.
Nous étions arrivés ensemble dans cet endroit improbable et nous en découvrions la réalité ensemble.
Mais je crois que, peu à peu, quelque chose de différent s’était installé entre ces hommes et nous.
Nous n’étions plus seulement venus voir comment ils travaillaient.
Nous étions entrés, pour quelques instants, dans leur journée.
Et eux nous avaient laissé entrer.

Il y avait celui qui profitait d’un instant de repos, allongé de tout son long sur les sacs de ciment comme sur le plus improbable des matelas.
Ceux qui s’arrêtaient côte à côte devant nous.
Celui qui pointait le doigt dans ma direction, comme si la curiosité avait finalement changé de camp.
Les visages sortaient de l’anonymat les uns après les autres.
La poussière avait beau uniformiser les vêtements et recouvrir les peaux, elle n’effaçait ni les regards ni les personnalités.
Surtout, elle n’effaçait pas les sourires.

Je ne sais pas combien de Namaste j’ai distribué ce jour-là.
Beaucoup trop pour les compter.
Mais aucun n’était gratuit au sens où il aurait été machinal.
Chacun disait la même chose : je viens vers vous en premier.

Parce qu’il faut savoir donner pour recevoir.

Je pouvais être curieuse, fascinée, émue par ces hommes et par ce lieu ; cela ne me donnait aucun droit sur eux.
J’étais une étrangère, une femme de surcroît, entrée accompagnée de Thierry et Fred dans un univers presque exclusivement masculin où je n’aurais probablement jamais osé m’aventurer seule.
Leur offrir un sourire et un salut ne gommait pas cette réalité.
Cela permettait simplement de demander autrement la permission de rester.

Et ils me l’ont donnée.

Pas avec des mots.
Avec leurs regards qui ne se détournaient plus. Avec leurs mains levées. Avec leurs sourires. Avec cet homme qui, au milieu des sacs, joignit les paumes pour nous adresser à son tour un Namaste.

C’est peut-être ce qui me trouble encore lorsque je regarde ces images.
Il serait facile de les trouver belles parce que le bleu des wagons répond aux vêtements couverts de poussière, parce que la lumière traverse le ciment en suspension et donne parfois à cette dureté une douceur qu’elle n’a pas.
Mais je ne voudrais surtout pas que leur beauté fasse oublier ce qu’elles racontent.

Ces hommes accomplissent un travail épuisant.
La poussière qui rend mes images presque vaporeuses, eux la respirent.
Les sacs qui dessinent de grandes lignes graphiques dans mes photographies, eux les portent.
Ce qui devient pour moi une lumière, une matière, un instant saisi, est leur réalité quotidienne.

Alors je veux garder les deux.

La dureté et les sourires.
La fatigue et cette main levée vers nous.
Les épaules qui ploient et l’homme qui, au milieu des sacs, joint les mains pour nous saluer. La violence silencieuse d’un travail qui use les corps et cette incroyable facilité qu’ont parfois les êtres humains à faire surgir un peu de joie au milieu de ce qui ne devrait pas en contenir.

Nous sommes repartis tous les trois comme nous étions arrivés, ensemble. Derrière nous, rien ne s’est arrêté. Les hommes ont continué à entrer dans les wagons, les sacs ont continué à passer d’une épaule à l’autre, les piles à grandir et la poussière à recouvrir lentement tout ce qu’elle touchait.

Nous n’avions rien changé à leur journée.

Eux avaient changé quelque chose à la nôtre.

Et je crois que c’est aussi pour cela que, voyage après voyage, je retourne vers cette Inde-là.
Pas celle qui m’attend. Pas celle qui se prépare pour être regardée.
Celle auprès de laquelle il faut parfois commencer par tendre la main, sourire et dire simplement namaste, sans savoir si quelqu’un répondra.

Ce jour-là, ils ont répondu.

Quand la Yamuna a Perdu ses Saris (Souvenirs de 2022)

Hommage aux Blanchisseurs Invisibles d’Agra

Les Maîtres Éphémères de la Couleur

Sous le pont ferroviaire d’Agra, là où le courant de la Yamuna ralentit sa course, s’activait un monde à part.
Chaque matin, le fleuve devenait le théâtre d’un opéra silencieux et coloré, orchestré par les dhobis.
C’était un ballet de bras vigoureux, de visages concentrés et de gestes séculaires.

Ici, l’effort physique était total.
Les hommes, de l’eau jusqu’aux cuisses, défiaient le courant en abattant de toutes leurs forces les tissus mouillés sur de lourdes planches de pierre ou de bois.
Le claquement rythmé des étoffes contre la roche résonnait sous les arches de béton du pont comme un battement de cœur.
Un peu plus haut sur la rive, de grandes cuves chauffées au bois fumaient doucement, dégageant une odeur de propre et de cendre, là où d’autres ouvriers s’affairaient à brasser les draps blancs dans une chorégraphie millimétrée.

Chaque famille avait son rôle, chaque génération sa tâche.
Les femmes, parées de leurs turbans protecteurs, triaient et pliaient les montagnes de saris humides avec une précision d’orfèvre.
Puis venait le moment de la métamorphose du paysage : l’étendage.
À même le sol poussiéreux, sur le sable sec ou les pentes herbeuses de la berge, les dhobis déroulaient des centaines de mètres de tissus.
En quelques heures, la terre grise et stérile disparaissait sous une mosaïque monumentale, un patchwork géant de fushia, de jaune safran, de turquoise et de rouge éclatant séchant sous le soleil de plomb.

Puis, une fois secs, les tissus étaient rassemblés en ballots ronds, volumineux et parfaits, empilés sur de vieux vélos-pousse-pousse que les hommes poussaient à la force des mollets, gravissant les chemins escarpés pour ramener la cargaison vers la ville.

Ce n’était pas un spectacle pour les touristes.
C’était leur vie, leur gagne-pain, une routine immuable où la fatigue se lisait sur les visages, mais où l’accueil restait d’une infinie douceur pour l’œil curieux qui s’aventuriers parmi eux.

Le silence du fleuve et le pourquoi du temps

En 2022, un simple détour sous le pont ferroviaire d’Agra m’a offert l’un de mes plus beaux souvenirs de voyage.
J’ai eu cette chance immense, presque irréelle aujourd’hui, de poser mon regard et mon objectif sur ce morceau d’histoire vivante.
Capturer ces sourires timides entre deux battements de linge, figer l’alignement parfait de ces saris multicolores étalés comme des vagues de soie sur la poussière, c’était immortaliser une Inde authentique, vibrant et humaine.

Pourtant, lorsque l’on retourne sur ces berges aujourd’hui, le choc est brutal. Le tableau s’est effacé.
On cherche les couleurs, on n’y trouve que du sable vide.

Pour comprendre ce silence, il faut lever les yeux sur la Yamuna.
Ce fleuve sacré, étouffé par une industrialisation galopante, a fini par s’asphyxier sous des nappes de mousse blanche et toxique.
Face à cette urgence environnementale, les tribunaux écologiques ont tranché : l’usage massif de détergents et de savons chimiques par les blanchisseurs directement dans l’eau a été interdit pour tenter de sauver le cours d’eau.

À cette crise écologique s’est ajoutée une volonté politique stricte de protéger le Taj Mahal tout proche.
Pour préserver son marbre blanc qui jaunit sous l’effet de la pollution environnante, les autorités ont sanctuarisé les berges, chassant les installations informelles pour nettoyer les abords du monument.
Privés de leur fleuve, les dhobis d’Agra ont dû plier bagage, relégués vers des complexes modernes à l’intérieur de la ville, loin des regards et de la lumière du jour, là où des machines industrielles et des bassins clos remplacent désormais le courant de la rivière.

Ce départ déçu en constatant sa disparition rappelle la fragilité de ces instants suspendus.
Les paysages humains changent, les traditions se modernisent ou s’effacent face aux exigences du temps présent.
Mais à travers ces photographies sauvées de l’oubli, le souvenir de ces artisans de la couleur reste intact.
Ils ne lavent plus le linge sous le pont d’Agra, mais ils continuent de faire vibrer la mémoire de ceux qui ont eu le privilège de croiser leur route.

Les Racines de Béton et la Marche Improbable

En quittant les rives désormais silencieuses de la Yamuna, mon esprit flottait encore entre la nostalgie du lavoir disparu et la lourde atmosphère de la gare de marchandises.
Pour digérer toutes ces émotions, nous nous sommes installés dans un petit restaurant à proximité de la grande avenue.
C’est en sortant de table, l’esprit un peu plus posé, que j’ai pris une décision : je n’allais pas monter dans un taxi, j’allais parcourir à pied les quelques centaines de mètres qui nous séparaient de notre prochaine étape.
Je voulais traquer les piliers du métro.

Ce projet d’infrastructure, je le connaissais déjà un peu pour avoir entrevu ses prémices lors de précédents passages.
Mais en m’élançant le long de cette immense artère, mon œil de passionnée de street art a été instantanément conquis.

Là, s’élevant au-dessus du chaos de la circulation, les lourds piliers en béton du métro aérien ne se contentaient plus de soutenir les rails de la modernité : ils s’imposaient avec une fierté monumentale au milieu du bitume.
Sur des dizaines de mètres, chaque pilone avait été transformé en une toile géante.
Des paons majestueux aux plumages émeraude, des poissons stylisés s’emboîtant comme les écailles d’un totem, et des arbres de vie dont les branches blanches et rouges semblaient vouloir s’enraciner dans l’asphalte.

L’immobilité de ces fresques contrastait de façon hypnotique avec le mouvement des voitures, des motos et de ces improbables pyramides de légumes surchargées sur des autorickshaws.

Mais l’Inde réserve toujours ses plus grands chocs visuels au moment où on s’y attend le moins.
Alors que je progressais à pied le long de cette voie rapide de deux fois deux voies, le flot des moteurs s’est soudainement figé.
À quelques mètres de moi, sortie de nulle part au milieu du trafic moderne, une nuée de bufflonnes noires et massives a commencé à traverser l’asphalte.

C’était un spectacle surréaliste.
Les voitures blanches, les scooters et les tuk-tuks ont ralenti sans un gramme de surprise, s’effaçant sagement devant la marche lourde et cadencée du troupeau. Guidées par un instinct immuable, ces bêtes fendaient la modernité, ignorant les klaxons et les panneaux publicitaires, cheminant probablement vers les rives de la Yamuna pour aller boire une dernière fois au coucher du soleil.

La modernité du métro aérien n’avait pas écrasé le passé, pas plus que la route asphaltée n’avait effacé les chemins de transhumance.
Je suis repartie de cette avenue le cœur léger.
Agra m’avait déçue sur les rives de son fleuve, mais elle venait de m’offrir, au milieu du trafic et sur ses piliers de béton, sa plus belle leçon de résilience culturelle : ici, les traditions ont la peau dure, et même le béton sait fleurir.

L’Équilibre Parfait au Crépuscule

La journée ne pouvait pas se terminer à Agra sans voir le monument de ma vie, là même où mon mari m’avait demandée en mariage, au coucher de soleil, une fois de plus. Mais cette fois, j’ai trouvé.
J’ai trouvé l’endroit dont je rêvais depuis toujours.

Loin de la foule des jardins officiels, je me tenais sur la rive sauvage de la Yamuna.
Devant moi, le Taj Mahal et le fleuve s’entrelacent dans un équilibre parfait.
Le marbre blanc du mausolée buvait les dernières lueurs du jour, se teintant d’un rose poudré et d’un or doux, tandis qu’une brume légère et mystique flottait à la surface de l’eau, estompant la frontière entre le rêve et la réalité.

Et puis, le tableau s’est animé d’une poésie pure.
Les bufflonnes que j’avais sûrement croisées quelques heures plus tôt sur la double voie asphaltée étaient là, fidèles au rendez-vous de la nature.
Certaines s’avançaient lentement sur la berge de terre battue, d’autres s’immergeaient paisiblement dans le miroir de la rivière, leurs silhouettes sombres découpées à la perfection contre le reflet inversé des coupoles.
À leurs côtés, un berger immobile, appuyé sur son bâton, veillait sur ce temple de sérénité.
Dans le ciel embrasé, un vol d’oiseaux dessinait de légères arabesques.

J’étais comblée.
Je ne pouvais rêver mieux que d’immortaliser cet instant suspendu et d’offrir à Fred cet angle de vue absolument imprenable, comme un pèlerinage visuel au cœur de notre propre histoire.
C’est sur cette note magique que nous sommes rentrés à l’hôtel, des étoiles plein les yeux, en attendant le lendemain avec impatience pour le lever du soleil.

L’Aube de Marbre et le Sanctuaire du Silence

Le dernier Taj

Le réveil a sonné bien avant l’aube.
La veille encore, nous avions contemplé le Taj Mahal depuis l’autre rive de la Yamuna, derrière les buffles descendus dans l’eau, dans cette lumière brumeuse qui avait donné au monument une beauté presque irréelle.
Ce matin, nous allions le retrouver au même endroit et de l’autre côté, celui des grandes portes, des jardins et de la foule qui attend le lever du jour.

Pour Thierry et moi, ce n’était évidemment plus une première rencontre.
Le Taj appartient à notre histoire depuis 2014, depuis ce premier voyage en Inde où Thierry m’avait demandé de l’épouser devant lui.
Depuis, nous sommes revenus, nous l’avons vu sous des lumières différentes, photographié de tous les côtés, parfois dans la foule, parfois presque seuls, et pourtant je ne crois pas qu’on puisse véritablement s’habituer à lui.
Il possède cette étrange faculté de rester intact dans l’émotion, même lorsque la surprise a disparu.

Pour Fred, en revanche, c’était la première fois.

À peine le contrôle franchi, je les ai abandonnés sans le moindre remords. Je savais exactement où je voulais aller.
À cette heure-là, quelques minutes comptent : le soleil ne vous attend pas sous prétexte que votre ami découvre le Taj Mahal pour la première fois.
J’ai donc filé vers l’endroit d’où j’aime le regarder au lever du jour, persuadée que Thierry et Fred suivraient tranquillement.

Depuis le début du voyage, il gardait sous sa chemise une pochette plate contenant ce qu’un voyageur peut difficilement considérer comme accessoire : son passeport, son argent et ses cartes bancaires.
Il avait consciencieusement vidé ses poches avant le contrôle et pensait manifestement avoir rempli sa part du contrat.
Il avait simplement oublié qu’il portait, plaqué contre lui, l’équivalent de son coffre-fort personnel.

Le garde, lui, ne l’oublia pas.

C’était compter sans la pochette secrète de Fred.

Lors de la palpation, la fameuse pochette fut immédiatement repérée.
Fred dut la sortir, montrer ce qu’elle contenait et se soumettre à une vérification plus attentive.
Rien d’interdit, évidemment : seulement un passeport, de l’argent et des cartes bancaires.
Mais au Taj Mahal, ce qui est caché sous une chemise mérite naturellement qu’on s’y intéresse.
Pendant que Fred découvrait ainsi que son ingénieux système de sécurité personnelle résistait beaucoup mieux aux pickpockets qu’aux gardes, j’étais déjà partie à la poursuite du soleil.

Lorsqu’ils me rejoignirent enfin, le Taj était là. Le soleil aussi entamait sa montée.

Et Fred l’aimait.

Je crois que cela comptait pour moi.
Depuis le début de ce voyage, nous lui avions montré une Inde faite de palais et de marchés, de routes, de poussière, de rencontres, de chevaux, de chais, de villes que nous aimions déjà.
Mais le Taj est différent.
On peut avoir vu mille fois sa silhouette sur des photographies et croire qu’on sait exactement ce qui nous attend ; rien ne prépare vraiment à l’équilibre presque impossible de ce mausolée lorsqu’il apparaît dans l’axe des jardins.
Il fut élevé au XVIIe siècle par l’empereur moghol Shah Jahan pour Mumtaz Mahal, l’épouse qu’il avait perdue.
Près de quatre siècles plus tard, cette histoire d’amour devenue architecture continue de faire lever les yeux à ceux qui passent ses portes.

Cette fois, je n’avais plus besoin de lui courir après.
J’en possédais déjà des centaines d’images.
J’ai préféré le regarder vivre et laisser Fred le découvrir à son rythme.
Je me suis attardée sur la géométrie de ses façades, les incrustations de pierres semi-précieuses dans le marbre, la calligraphie coranique qui encadre les grandes arches.
Depuis la porte monumentale de grès rouge, les visiteurs avançaient vers lui et semblaient devenir minuscules à mesure qu’ils approchaient.

Puis il y eut cet homme assis sur un banc de marbre, coiffé d’un bonnet brodé, le visage pris dans la lumière dorée du matin et les yeux absorbés par son téléphone. J’ai aimé ce télescopage presque drôle : derrière lui, un mausolée du XVIIe siècle construit pour défier le temps ; entre ses mains, quelques centimètres d’un monde qui change chaque année.
Le Taj ne semblait s’offusquer ni de l’un ni de l’autre. Ces jeune femmes qui se fabriquaient des souvenirs. Et nous, car nous étions trois cette fois là et tous les autres qui resteront gravés dans notre mémoire pour toujours.

Le soleil finit par sortir de la brume, rond et orange, derrière les dômes sombres de la mosquée.
Pendant quelques instants, tout ce marbre que je croyais connaître changea encore de visage.

Alors j’ai regardé une dernière fois le Taj, Thierry et Fred quelque part près de moi, et j’ai pensé à la veille, aux buffles dans la Yamuna, à 2014, à cette demande en mariage, à toutes les années écoulées entre ces deux images.
Fred, lui, venait d’ajouter sa première rencontre aux nôtres.

Il était temps de partir.
Nous étions entrés avant l’aube.
Nous ressortions avec le jour.

Et pour ce septième voyage, le Taj Mahal pouvait refermer doucement la porte derrière nous.

Agra nous disait au revoir.

La route nous a ramenés vers le bourdonnement de New Delhi pour notre dernière étape : le temple de Swaminarayan Akshardham.

À l’entrée, la règle est stricte, absolue : aucun appareil photo, aucun téléphone, aucun témoin numérique n’est toléré à l’intérieur du complexe.
Pour la photographe que je suis, ce fut un choc, une forme d’abandon.
Je n’ai pu capturer que la silhouette extérieure de ce colosse de grès rose et de marbre, qui s’élève vers le ciel comme un palais sorti d’un conte de fées, entouré de ses jardins géométriques et de ses rangées de palmiers.

Mais passer les portiques de sécurité sans objectif m’a forcée à une autre forme de voyage.
Inauguré en 2005, Akshardham n’est pas un temple antique, c’est un chef-d’œuvre de l’art spirituel moderne, construit en l’honneur de Bhagwan Swaminarayan par des milliers d’artisans.
En marchant le long du socle des éléphants, une frise monumentale sculptée dans la pierre qui entoure le sanctuaire, j’ai gravé les détails dans ma mémoire plutôt que sur une carte SD.
Sans l’écran pour faire écran, j’ai ressenti toute l’immensité du lieu : les voûtes intérieures d’une délicatesse inouïe, les statues d’or et la ferveur des pèlerins.

Cette qui avait commencé dans la poussière grise des camions de ciment et le souvenir des saris disparus s’achevait ainsi, dans l’enceinte sacrée et silencieuse d’Akshardham.
L’Inde m’avait tout offert en quelques jours : sa rudesse, sa nostalgie, sa faune imprévisible sur les voies rapides, et enfin cette beauté pure, qu’elle soit faite de marbre à Agra ou gravée dans le grès à Delhi. Des souvenirs impossibles à effacer, immortalisés par l’objectif… ou jalousement gardés dans un coin de mon cœur.

Épilogue — Et l’Inde continue

Il fallait bien qu’un jour j’arrive au bout de ces sept voyages.

Je ne pensais simplement pas qu’il me faudrait autant de temps pour les quitter une seconde fois.

Lorsque j’ai commencé à construire ce site, il était neuf, presque vide.
Il fallait lui donner une vie, et je croyais naïvement qu’il suffirait d’y déposer mes voyages.
L’Afrique s’est laissée raconter assez vite, la Namibie, puis la Namibie et le Botswana.
Et puis il y avait l’Inde.

L’Inde ne tenait pas dans quelques galeries.

Il y avait sept voyages, des milliers de photographies, des milliers de souvenirs, parfois très précis, parfois enfouis jusqu’à ce qu’une image les réveille.
Il y avait des villes retrouvées plusieurs fois, des visages croisés puis recroisés des années plus tard, des hommes que j’avais photographiés sans connaître leur nom et dont je guettais désormais la présence à chacun de mes retours.
Il y avait des marchés qui avaient changé, des rues que je ne reconnaissais plus, des monuments éternels et d’autres que le temps, les travaux ou la foule semblaient avoir transformés.
Il y avait ceux qui étaient toujours là.
Et ceux qui ne l’étaient plus.

Alors j’ai recommencé.

J’ai repris des milliers de photographies.
J’ai fouillé mes disques, j’avais cassé des disques, perdu des milliers de photos, fouillé dans mes souvenirs, mes anciennes images.
J’ai essayé de remettre les années dans l’ordre alors que, dans ma tête, elles avaient depuis longtemps commencé à se mélanger.
J’ai retrouvé celle que j’étais en 2014 et je l’ai regardée avec beaucoup de tendresse.
Elle arrivait en Inde pour la première fois sans savoir qu’elle venait d’ouvrir une porte qu’elle ne refermerait jamais vraiment.

Sept voyages plus tard, je mesure le chemin.

Mon regard a changé.
Ma manière de voyager aussi.
Ma photographie, évidemment.
Au début, je voulais voir les lieux dont j’avais rêvé.
Puis j’ai commencé à regarder ce qui se passait à côté.
Ensuite, ce sont les gens qui ont pris de plus en plus de place.
Les marchés, les artisans, les gestes ordinaires, un vieil homme assis devant son échoppe, une femme au détour d’une ruelle, un chai pris sur le bord d’une route. Peu à peu, les grands monuments sont restés magnifiques, mais ils ont cessé d’être l’essentiel.

Peut-être est-ce cela, finalement, que l’Inde m’a appris : on peut revenir sept fois dans un pays sans jamais vraiment revenir au même endroit.

Parce que l’Inde change à une vitesse folle. Je retrouve une rue et elle n’est déjà plus tout à fait celle que j’avais laissée.
Une ville se modernise, un marché disparaît, un métro surgit sous Jaipur, une vieille boutique résiste encore quelques années.
Et pendant que j’essaie désespérément de la retenir dans mes images, elle continue d’avancer.

Mais moi aussi, j’ai changé.

Ces sept voyages racontent donc bien davantage que sept itinéraires.
Ils racontent une voyageuse qui a appris à ralentir, à regarder autrement, à s’attacher.
Une photographe qui a fini par comprendre que la photographie la plus précieuse n’est pas forcément la plus parfaite, mais parfois celle qui vous rend quelqu’un que le temps a emporté.
Ils racontent surtout une histoire d’amour avec un pays immense, déroutant, fatigant, magnifique, parfois exaspérant, dont je connais désormais suffisamment les défauts pour ne plus avoir besoin de l’idéaliser.

Et au milieu de tout cela, il y a ceux sans lesquels cette histoire n’aurait jamais été la même.

Il y a Thierry.

Il faudrait peut-être commencer par le remercier d’avoir accepté, sept fois, cette phrase devenue presque banale : « On repart en Inde. »
De m’avoir suivie dans des ruelles dont je ne connaissais pas le nom, d’avoir attendu lorsque je m’arrêtais encore, d’avoir marché lorsque je prétendais que ce n’était « plus très loin », d’avoir partagé les kilomètres, les hôtels, les chais, les coups de fatigue, les émerveillements, les photos qui me manquaient et toutes ces petites folies qui, mises bout à bout, finissent par constituer une vie à deux.

Thierry est dans presque tous mes souvenirs, même lorsqu’il n’est pas sur les photographies.

Et je crois que c’est l’une des plus belles choses que je puisse écrire sur ces voyages : l’Inde est devenue une partie de notre histoire.

Il y a Pal.

Que dire de Pal qui ne soit pas déjà quelque part dans ces pages ?

En octobre 2014, il devait être notre chauffeur.

Voilà.

C’était le contrat.

Il nous attendait à Delhi et devait nous conduire sur les routes du Rajasthan.
Douze ans plus tard, je ne sais plus très bien à quel moment le chauffeur est devenu un ami, puis quelqu’un dont la présence suffit à me donner cette étrange impression d’être revenue.
Il connaît nos habitudes, mes arrêts imprévus, nos silences, nos manies.
Il a vu passer les années avec nous.
Il est le fil invisible entre presque tous ces voyages, celui qui relie les routes, les villes et les souvenirs.

J’espère qu’il sera encore là l’année prochaine. Pas en Odisha, cette fois : cette route-là se fera sans lui.
Mais en mars, lorsque nous reviendrons pour Holi, j’espère retrouver sa voiture, son regard dans le rétroviseur et cette évidence rassurante que, tant que Pal est là, quelque part sur une route indienne, une partie de notre histoire continue.

Et puis il y a Fred.
Fred nous a fait confiance.
Il n’avait jamais vu l’Inde.
Il n’avait jamais entrepris un voyage pareil.
Il aurait pu commencer doucement. Il est parti avec nous.

Pendant trois semaines, nous l’avons regardé entrer dans ce pays qui occupait déjà une place immense dans nos vies. Nous lui avons montré des lieux que nous aimions, présenté des gens que nous connaissions, raconté des souvenirs auxquels il n’appartenait pas encore. Puis, très vite, quelque chose a changé : nous ne lui montrions plus notre Inde.

Nous étions en train d’en fabriquer une nouvelle avec lui.

Il a eu ses premières fois, ses rencontres, ses surprises, ses négociations improbables, ses chais, ses chevaux de Pushkar, ses éléphants, son Rajasthan, sa montgolfière au-dessus des nuages.
Et lorsqu’il a fallu rentrer, il ne repartait plus avec l’Inde que Thierry et moi avions voulu lui faire découvrir.
Il repartait avec la sienne.
Merci, Fred, de nous avoir fait suffisamment confiance pour venir la chercher avec nous.
Alors voilà.

Sept voyages sont maintenant posés ici.
Je pourrais refermer cette histoire et écrire Fin.
Mais ce serait mentir.

En novembre, d’autres routes m’attendent, vers Calcutta et l’Odisha.
En mars, Fred repartira avec nous.
Il y aura Holi, de nouvelles villes, de nouveaux visages, peut-être des retrouvailles, certainement des imprévus.
Il y aura des photographies que je n’imagine pas encore et des gens dont j’ignore aujourd’hui jusqu’à l’existence et qui, peut-être, prendront un jour place dans ces pages.

C’est cela qui me bouleverse le plus après avoir remonté toutes ces années.

En 2014, aucun de nous ne savait.

Je ne savais pas que je reviendrais.
Je ne savais pas que Pal et Ranjeet entreraient dans nos vies.
Je ne savais pas que certains inconnus deviendraient des visages que je chercherais des années plus tard.
Je ne savais pas que l’Inde accompagnerait à ce point mon évolution de voyageuse, de photographe et simplement de femme.
Je ne savais pas qu’un jour je passerais des mois à reprendre toutes ces images pour tenter de raconter ce que ce pays avait fait de mon regard.

Je sais seulement une chose aujourd’hui.
Je n’ai jamais réussi à photographier l’Inde assez vite.
Chaque fois que je crois l’avoir saisie, elle a déjà bougé.
Alors je reviendrai.
Et je recommencerai à regarder.

Mon septième voyage

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