2022 : L’Inde au fil de l’eau, au fil des retrouvailles
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Trois ans plus tard
Trois ans.
Jamais, depuis notre premier voyage, nous n’étions restés aussi longtemps sans retourner en Inde.
Le Covid avait tout arrêté, d’abord chez nous, puis là-bas.
Pendant ces trois années, il y avait eu le manque, bien sûr, mais aussi cette inquiétude que nous n’osions pas trop formuler : Pal et sa famille allaient-ils bien ?
Ils allaient bien.
Et ce cinquième voyage allait même nous offrir quelque chose que les précédents ne nous avaient jamais donné : entrer un peu plus dans sa vie.
Nous avons rencontré une partie de sa famille, ses petites-filles, et surtout son épouse, une femme discrète que j’ai eu la chance de photographier.
Nous avons partagé un thé, quelques douceurs, un moment tout simple dont je ne pouvais évidemment pas mesurer alors la valeur qu’il aurait un jour.
Elle nous a quittés depuis.
Aujourd’hui, ces quelques photographies sont devenues précieuses.

Pour ces vingt-deux jours, j’avais imaginé un fil conducteur : l’eau. Le Gange, la Yamuna, la Narmada…
Nous allions suivre les fleuves, les rivières, les ghats, prendre davantage notre temps et rester plus longtemps dans certaines villes.
Delhi, Bateshwar, Lucknow, Varanasi, Allahabad, Chitrakoot, Jabalpur, Orchha, Gwalior, Agra, puis Gokul, Mathura, Vrindavan et Barsana avant le retour vers Delhi.
Mais comme toujours en Inde, le véritable fil du voyage allait surtout être ce qui se passerait entre les étapes.
Lucknow — Une petite fille en jaune
Bateshwar ne fut cette fois qu’une étape.
En revanche, sur la route de Lucknow, je retrouvais déjà ce que j’aime tant : les matins brumeux, les arbres presque nus dont les branches dessinent des silhouettes incroyables dans la lumière, les villages qui s’éveillent au bord de la chaussée et cette envie permanente de demander à Pal de s’arrêter.
Puis Lucknow.
J’en garde le souvenir d’une ville grouillante mais étrangement douce, où l’agitation semble ne jamais devenir agressive.
Ancienne cité des nawabs, elle conserve une élégance particulière au milieu du tumulte, avec ses grandes portes, ses monuments hérités de son passé, mais surtout ses marchés, ses ruelles, ses échoppes et cette vie qui déborde partout.
Comme souvent, ce sont moins les pierres que ce qui se passe autour d’elles qui m’attire.
Malgré tout, Lucknow possède aussi une mémoire beaucoup plus sombre.
Nous avons parcouru The Residency, ancien quartier britannique devenu l’un des lieux emblématiques de la révolte de 1857. Au milieu des pelouses subsistent des bâtiments éventrés, des façades percées et des murs encore marqués par les combats.
Le lieu a quelque chose d’étrange : la végétation et le calme ont repris possession de ces ruines, mais les blessures sont toujours là, laissées volontairement visibles.
Il y eut aussi un lieu devant lequel la photographe que je suis ne pouvait pas rester indifférente : le parc mémorial Ambedkar.
Immense, monumental, presque démesuré, avec cette pierre aux tons chauds qui prend magnifiquement la lumière.
Mais ce sont surtout ses éléphants qui m’ont fascinée…
Immense, monumental, presque démesuré, avec cette pierre aux tons chauds qui prend magnifiquement la lumière.
Mais ce sont surtout ses éléphants en marbre qui m’ont fascinée.
Une longue procession de sculptures monumentales, parfaitement alignées, répétant leurs silhouettes avec une régularité presque hypnotique. Difficile de résister à une telle perspective lorsqu’on aime autant les éléphants que la photographie.
Au milieu de cette architecture imposante, cette rangée reste pour moi l’une des images fortes de Lucknow.
Même si mon âme de photographe a été peinée car je n’ai pu faire ces photos qu’avec mon téléphone, les appareils photos étant interdits.

La Gomti traverse la ville et, puisque l’eau devait guider ce voyage, nous nous sommes naturellement retrouvés sur ses berges.
Là, Lucknow change encore de visage. On y lave, on s’y baigne, on étend le linge, on discute, on travaille.
La rivière appartient à la vie quotidienne bien davantage qu’au décor.
C’est là que j’ai pris l’une des photographies auxquelles je tiens le plus.
Une jeune fille d’une douzaine d’années se baignait dans la rivière, vêtue d’une kurta jaune. Un rayon de soleil l’éclairait et son reflet se dessinait dans l’eau verdâtre. Lorsqu’elle est sortie, trempée, son tout petit frère l’attendait, couché à même le sol. Elle l’a pris dans ses bras et l’a embrassé.
J’ai déclenché.
Sur ma photographie, il n’y avait plus ni pauvreté, ni rivière trouble, ni vêtements mouillés.
Seulement une grande sœur serrant son petit frère contre elle.
Cette photo est aujourd’hui accrochée chez nous.
Et chaque fois que je la regarde, je retrouve exactement l’émotion de cet instant.
Lucknow nous réserva aussi des scènes beaucoup plus joyeuses : des dizaines de mètres de linge séchant au soleil, formant de longues bandes de couleurs sur les berges.
Et puis Lucknow nous réserva encore l’une de ces rencontres que l’Inde dépose sur votre chemin sans prévenir.
Dans la rue, une procession avançait au milieu d’un étrange nuage blanc. Des hommes dansaient, les bras levés, le visage, les cheveux et les vêtements entièrement recouverts de cendre. Elle flottait dans l’air, s’accrochait aux peaux, effaçait presque les couleurs et donnait à la scène une atmosphère irréelle.
Au milieu d’eux, un jeune garçon attirait tous les regards. Le visage blanchi, disparaissant sous une immense chevelure noire emmêlée, couvert de colliers et de parures, il incarnait Shiva ou l’une de ces figures ascétiques qui lui sont associées.
Cette fois, je sais au moins ce que j’avais devant les yeux : une procession shivaïte, même si je n’en ai jamais connu le nom exact.
Nous nous étions arrêtés pour regarder et photographier.
Très vite, rester spectateurs n’a plus été possible : on nous a invités à entrer dans la fête.
Nous nous sommes retrouvés parmi eux, dans la poussière de cendre, les gestes, les danses et cette ferveur joyeuse dont je ne comprenais ni les codes ni les paroles.
Je n’avais aucune idée de ce que je célébrais avec eux.
Cela n’avait finalement pas beaucoup d’importance. Pendant quelques instants, ils nous avaient fait une place.
Et lorsque nous sommes repartis, nous portions nous aussi sur nos vêtements et notre peau un peu de cette poussière blanche de Shiva.
Encore une fois, nous étions arrivés quelque part sans vraiment savoir ce qui s’y passait, et quelques minutes plus tard nous en faisions partie.
C’est aussi cela, l’Inde.
Avant de quitter Lucknow, je suis retournée une dernière fois dans ses rues, sans rien chercher de particulier. Juste marcher et regarder. C’est souvent ainsi que je préfère les villes.
Il y avait encore tous ces petits morceaux de vie qui m’arrêtent : un vieil homme assis dans l’encadrement de sa boutique, les mains jointes dans un namasté silencieux ; un marchand déversant sa montagne de carottes, un autre derrière ses sacs d’épices ; un artisan travaillant à même le sol, concentré sur son ouvrage. Plus loin, des gamins me regardaient avec cette assurance incroyable qu’ont parfois les enfants devant mon objectif.
Et puis les détails, ceux qui racontent presque autant que les visages : l’énorme marmite cabossée d’une cuisine de rue, une vache cherchant de quoi manger au milieu des sacs et des détritus, le linge suspendu devant les maisons, les murs bleus, verts, écaillés par le temps, les portes entrouvertes sur des vies que je ne ferai qu’effleurer.
Après tout ce que Lucknow venait de nous offrir: ses rues, ses rencontres et cette incroyable procession surgie de nulle part, ces dernières images étaient beaucoup plus simples.
La vie ordinaire avait repris sa place. Et c’était peut-être la meilleure façon de lui dire au revoir.
Et la route devait continuer vers un endroit où l’eau ne serait plus seulement le fil conducteur du voyage, mais son cœur même.
Après la Gomti, nous allions retrouver le Gange. Bénarès nous attendait.
Varanasi — Là où le Gange emporte les âmes
Cinq ans après 2017, je retrouvais enfin Bénarès.
Et cette fois, je voulais y rester.
À peine installée au Ganpati Guest House, la vue depuis les hauteurs sur les ghats m’a rendu cette sorte de fièvre que seule Varanasi provoque chez moi.
Au petit matin, la ville semblait émerger lentement de la brume.

Le Gange se devinait avant de vraiment apparaître, les façades s’effaçaient peu à peu dans le lointain et, en contrebas, les premières barques glissaient déjà sur l’eau.
Les couleurs, les odeurs, le bruit, les pèlerins, les sâdhus, les ablutions, les prières, les crémations…
Ici, tout ce que notre culture sépare semble cohabiter naturellement.
Les ghats sont à la fois lieux de passage, de rencontre, de dévotion, de toilette, de travail et, pour certains, de crémation.
La vie et la mort se frôlent sans cesse.
En 2017, Bénarès m’impressionnait encore.
En 2022, c’est moi qui avais changé.
Je pouvais partir seule dans les ruelles, appareil en main, aller vers les gens, sourire, demander une photographie.
Sunny était de nouveau avec nous, mais je n’avais plus besoin d’être rassurée à chaque coin de rue.
Nous avons cette fois voulu parcourir les ghats à pied, les uns après les autres.
C’est sans doute ainsi que j’aime le plus Bénarès : lentement, sans véritable programme, en regardant simplement ce qui se déroule devant moi.
On passe d’une ablution à une prière, d’un sâdhu immobile à des enfants qui jouent, d’un linge étendu sur les marches à un cortège funéraire.
Et quelques dizaines de mètres plus loin, la vie ordinaire reprend comme si rien ne venait de se passer.
J’y ai découvert aussi ces hommes auxquels on rasait entièrement la tête au bord du Gange, parfois des femmes également.
Je ne comprenais pas toujours ce que j’avais devant les yeux.
Sur les marches du ghat, le crâne se rase et se libère.
Pour l’enfant, c’est le mundan : on efface les impuretés d’une vie antérieure et l’on scelle une protection divine.
Pour l’adulte en deuil ou en dévotion, c’est un karma qu’on dépose dans les eaux du Gange, à Bénarès, ville de Shiva, où mourir libère du cycle des renaissances.
À Bénarès, j’ai souvent photographié avant de comprendre.
Nous avons aussi quitté les ghats pour aller voir l’arrière de Bénarès.
Et il suffit parfois de s’enfoncer de quelques rues pour que la ville change complètement.
Derrière cette façade extraordinaire tournée vers le fleuve existe un dédale de ruelles étroites, d’échoppes, de petites maisons, de temples discrets et de scènes de vie. On s’y perd facilement, on y croise des vaches, des scooters, des habitants qui semblent connaître par cœur ce labyrinthe où je n’aurais pas toujours su retrouver mon chemin.
C’est une autre Bénarès, moins spectaculaire peut-être, mais tout aussi fascinante.
Et puis il y eut mes petits Shivas.
Deux jeunes garçons au visage peint en bleu que je croisais sur les ghats.
J’avais donné quelques pièces à l’un d’eux et je l’avais vu partir vers une petite baraque pour acheter à manger.
Le vendeur ne voulait pas de son argent. Alors je suis allée le voir et j’ai acheté ce que le garçon désirait, pour lui et pour son ami.
À partir de ce jour-là, nous nous sommes reconnus chaque fois que nous nous croisions.
Il faut dire que nous étions assez faciles à repérer : lui bleu, moi rousse !
Au début, il posait devant mon appareil sans sourire.
Puis les sourires sont venus, même lorsque je ne prenais plus de photo.
Je pouvais l’apercevoir au loin au milieu de la foule et nous nous faisions signe.
Il reste l’un de mes plus beaux souvenirs de Varanasi.
Nous avons bien sûr retrouvé le Ganga Aarti, à Dashashwamedh Ghat. Lorsque la nuit tombe, les prêtres élèvent les grandes lampes de cuivre, les cloches et les cymbales résonnent, les mantras accompagnent les flammes et la fumée de l’encens se mêle à celle qui flotte déjà au-dessus du fleuve.
Mais à Bénarès, la nuit ne met rien au repos.
Elle transforme la ville. Les ghats éclairés, les silhouettes découpées devant les flammes, les barques serrées sur le Gange, les petites lumières confiées au courant… L’ambiance est folle, presque irréelle.
De jour comme de nuit, il se passe toujours quelque chose.
Et après avoir parcouru les ghats à pied, nous les avons longés depuis le Gange.
Au matin, c’est alors une autre ville qui apparaît.
Depuis la barque, on prend enfin du recul. Les marches s’empilent, les palais et les façades semblent posés les uns sur les autres, les temples surgissent derrière les ghats et toute cette architecture forme une immense muraille irrégulière courant le long du fleuve.
Les scènes que nous avions observées de près quelques heures auparavant deviennent de minuscules fragments d’un ensemble beaucoup plus grand.
Le matin, lorsque la lumière traverse encore la brume, Bénarès semble presque flotter entre l’eau et le ciel.
Je pourrais faire cent fois cette traversée et regarder cent fois ces mêmes ghats sans avoir l’impression de voir la même chose.
Mais Bénarès ne donne pas seulement de belles images.
Nous avions traversé le Gange pour photographier les ghats au lever du soleil.
Sur l’autre rive, une foule s’est dirigée vers un grand bateau de bois déjà très chargé.
Il a chaviré. D’autres embarcations sont arrivées pour secourir les passagers, créant à leur tour un terrible chaos.
Des personnes se sont retrouvées coincées sous les bateaux venus les aider.
Deux personnes ont perdu la vie sous nos yeux.

Nous étions là, impuissants. Cette scène m’a profondément marquée.
Peut-être est-ce aussi pour cela que je ne parviens jamais à raconter Bénarès comme une simple étape de voyage.
Elle peut être lumineuse et terrible dans la même journée, assourdissante puis étrangement silencieuse, belle sans chercher à l’être.
Elle ne cache ni la vieillesse, ni la pauvreté, ni la mort, mais elle déborde en même temps d’une énergie qui donne l’impression que la vie y est plus intense qu’ailleurs.
Bénarès reste ma ville préférée en Inde. Pour moi, elle en est l’âme.
Il fallait pourtant reprendre la route.
Nous quittions Bénarès et le Gange nous accompagnerait encore : notre prochaine étape serait Allahabad, devenue Prayagraj, là où il rencontre la Yamuna au Sangam.
Après avoir vécu plusieurs jours au rythme du fleuve à Varanasi, nous allions le retrouver autrement, au point de rencontre de deux rivières sacrées.
Triveni Sangam — Là où trois rivières ne font plus qu’une
Avant même d’arriver à Allahabad, aujourd’hui Prayagraj, nous nous sommes arrêtés au Triveni Sangam.
Et je ne m’attendais pas à découvrir un endroit d’une telle ampleur.
Le Sangam est l’un des lieux les plus sacrés de l’hindouisme.
C’est ici que se rejoignent le Gange et la Yamuna, mais aussi, selon la tradition hindoue, une troisième rivière : la Saraswati, rivière mythique et invisible qui coulerait sous terre.
Deux eaux que l’on peut réellement distinguer par leur couleur avant qu’elles ne se mêlent, tandis que la troisième appartient à la croyance.
Pour les pèlerins, se baigner exactement à leur confluence constitue un acte religieux majeur.
Ce qui m’a surtout frappée en arrivant, c’est l’immensité du lieu et le monde.
Sur cette vaste étendue de sable s’alignaient des tentes, parfois extrêmement rudimentaires, quelques abris de fortune où des familles semblaient vivre avec presque rien, des vendeurs installés à même le sol, des marchands de fleurs et d’offrandes, des pèlerins partout.
Ce n’était pas la Kumbh Mela lors de notre passage, mais ces mêmes rives accueillent chaque année la Magh Mela et, périodiquement, la gigantesque Kumbh Mela : le sable se transforme alors en une véritable ville éphémère faite de milliers de tentes.
Nous avons déjeuné là, sous de grandes tentes, au milieu de cette agitation permanente.
Autour de nous se mélangeaient pèlerins, familles, vendeurs, animaux et petites installations précaires.
Mes photos en ont gardé des fragments : les buffles massés jusque dans l’eau, les marchandes de fleurs avec leurs brassées de soucis orange, cette femme devant son linge et les tentes dressées derrière elle, ou encore ce personnage au visage bleu et à l’immense chevelure noire.
Et toujours cette foule.
Il y avait aussi les bateaux, innombrables. Ils permettent de quitter la rive et de rejoindre le point précis du Sangam, au milieu de l’eau, où les pèlerins viennent accomplir leurs ablutions et leurs prières.
Des plateformes sont même installées sur l’eau pour certains rituels.
À proximité se trouvent plusieurs lieux religieux, notamment le célèbre Bade Hanuman Ji, ainsi que le fort d’Allahabad avec le temple souterrain de Patalpuri et l’Akshaya Vat, le banyan sacré.
Mais de Triveni Sangam, je crois que je retiens surtout ce contraste incroyable : une foule immense sur une étendue presque nue, la pauvreté de certains campements, les couleurs éclatantes des fleurs et des vêtements, les animaux, les centaines de bateaux et, au milieu de tout cela, trois rivières qui se rejoignent — deux que l’on voit, et une troisième que personne ne voit mais à laquelle des millions de personnes croient.
Après Bénarès et son Gange omniprésent, le fleuve nous conduisait donc presque naturellement jusqu’ici.
À Triveni Sangam, nous ne suivions plus seulement le Gange : nous arrivions à l’endroit où il rencontre la Yamuna et, symboliquement, la Saraswati. Puis seulement, nous allions entrer dans Allahabad.
Allahabad — Le long de la Yamuna
Après Triveni Sangam, nous n’avons pas rejoint immédiatement notre hôtel. Il restait encore le fleuve.
Nous avons commencé à longer la Yamuna à pied, tandis que Pal avançait doucement en voiture et nous retrouvait un peu plus loin.
Une manière de voyager que nous avions prise depuis longtemps : marcher tant qu’une rue, une rive ou une scène nous retenait, avec la certitude que Pal ne serait jamais très loin.
Et cette rive-là avait de quoi me retenir.
Des buffles se baignaient dans le fleuve ou se reposaient sur la terre sèche.
Partout, des scènes de travail et de vie quotidienne.
Et puis il y avait ce pont immense dont les piles se perdaient dans la perspective. Je l’ai photographié cet après-midi-là, puis je suis revenue le lendemain, tellement j’aimais ses lignes et ce décor.
Sous le pont, la surprise était encore plus belle.
Les énormes piliers de béton avaient été transformés en supports de peintures colorées représentant des divinités hindoues et des motifs traditionnels.
Rama, Ganesha et d’autres figures apparaissaient successivement entre les piles, comme une galerie à ciel ouvert au bord du fleuve.
La lumière entrait entre les piliers, la brume effaçait peu à peu l’extrémité du pont et, dessous, la vie continuait.
C’est là aussi que j’ai découvert ce que fabriquaient ces femmes que j’avais d’abord prises pour des briques.
Elles travaillaient la bouse de vache, la façonnaient à la main puis disposaient les galettes par centaines pour les faire sécher.
Une fois sèches, elles deviennent un combustible. Une pratique encore très présente en Uttar Pradesh.
J’en ai photographié une, penchée au milieu de toutes ces formes claires soigneusement alignées.
Une autre, vêtue d’un sari rouge éclatant, travaillait près d’une charrette.
Encore une de ces scènes qui auraient pu sembler parfaitement ordinaires ici et qui, pour moi, racontaient tellement de choses.
Puis il y eut cette grand-mère et sa petite-fille.
La petite était allongée nue sur ses jambes et la grand-mère la massait longuement avec de l’huile. J’ai appris qu’il s’agissait d’huile de moutarde.
Le massage des bébés à l’huile est une tradition extrêmement répandue en Inde et il est très souvent pratiqué par les femmes les plus âgées de la famille ; une étude menée en Inde indique même que les grands-mères sont les personnes qui le réalisent le plus fréquemment.
L’huile de moutarde fait partie des huiles traditionnellement employées dans certaines régions du nord de l’Inde.
Je ne savais rien de tout cela lorsque j’ai déclenché.

Je voyais simplement une grand-mère assise par terre, ses mains posées sur le corps de sa petite-fille, reproduisant probablement des gestes transmis depuis des générations. Autour d’elles, la terre, les galettes de bouse qui séchaient, les buffles et l’immense pont. Rien n’était installé pour nous. Rien n’était spectaculaire.
Et pourtant, cette scène est restée.
Nous étions arrivés à Allahabad par ses fleuves plutôt que par ses monuments.
Après le tumulte de Triveni Sangam, nous découvrions maintenant une autre vie au bord de l’eau, plus quotidienne, faite de travail, d’animaux, de gestes familiaux et de rencontres.
Et je n’en avais pas encore terminé avec ces rives. Le lendemain matin, je retournerais vers ce pont que la brume allait complètement transformer.
Allahabad — Derrière le fleuve
Après les rives de la Yamuna, Allahabad nous a happés.
J’avais d’abord découvert la ville depuis son fleuve, dans cette lumière un peu voilée qui adoucissait tout : les buffles dans l’eau, les silhouettes sous les ponts, les femmes travaillant sur les berges, les couleurs peintes sur les énormes piliers de béton. Puis nous avons quitté l’eau pour entrer véritablement dans la ville. Et là, le décor a changé d’un seul coup.
Allahabad était bruyante, dense, encombrée, pleine de cette agitation indienne que j’aime tant. Des rickshaws se faufilaient partout, les motos se glissaient dans des espaces improbables, les klaxons se répondaient et les marchés débordaient largement des trottoirs. Il suffisait de marcher pour que les scènes viennent à nous.
Dans les rues commerçantes, les étals se succédaient, les étoffes formaient des taches de couleurs, les vendeurs interpellaient les passants et, comme toujours en Inde, je finissais par oublier où nous allions.
Je regardais les visages.
C’est dans l’un de ces marchés que trois femmes m’ont arrêtée.
Pas parce qu’elles cherchaient à attirer mon attention. Justement, peut-être, parce qu’elles ne le faisaient pas.
Leurs visages portaient des différences que mon regard d’Occidentale ne savait pas encore très bien comment aborder.
L’une avait la peau profondément marquée par une dépigmentation, une autre semblait presque aveugle.
Je les trouvais belles, terriblement photogéniques, mais je n’osais pas lever mon appareil.
J’avais peur que mon regard puisse devenir indiscret, ou pire, blessant.
L’homme qui les accompagnait a compris mon hésitation.
Et c’est lui qui m’a encouragée à les photographier.
Alors je l’ai fait.
Elles ne se sont ni cachées ni détournées. Elles ont simplement regardé mon objectif et m’ont offert leurs visages tels qu’ils étaient.
Sans gêne.
Sans cette différence que, finalement, c’était moi qui étais en train d’y mettre.
Ces trois portraits sont devenus un triptyque auquel j’ai donné un titre qui ne pouvait pas être différent :
« Parce que toutes les femmes sont belles !!! »

Cette rencontre a laissé une trace bien plus profonde qu’une série de photographies. Elle m’a appris quelque chose sur mon propre regard. À vouloir parfois être trop pudique, trop respectueuse, on finit par détourner les yeux de ceux que l’on voudrait justement regarder comme les autres. Après elles, je ne l’ai plus fait de la même manière.
Et Allahabad n’avait pas fini de nous surprendre.
Lorsque nous sommes rentrés à l’hôtel, quelque chose se préparait. Il y avait de l’agitation, des allées et venues, des décorations, des femmes merveilleusement habillées.
Un mariage.
Nous n’avions évidemment rien à y faire.
Et nous avons été invités.
C’est exactement le genre de phrase qui résume une partie de mes voyages en Inde : arriver quelque part par hasard et, quelques heures plus tard, se retrouver au milieu d’une histoire qui n’était absolument pas la nôtre.
Il fallait tout de même être à la hauteur de l’invitation. Nous sommes donc repartis en ville chercher de quoi nous habiller pour la fête.
Pour moi, ce serait un sari.
Mais posséder un sari et savoir le porter sont deux choses très différentes.
La solution est venue frapper directement à la porte de ma chambre.
La sœur de la mariée est entrée, accompagnée de plusieurs femmes de la famille.
Et soudain, ma chambre d’hôtel est devenue une petite pièce réservée aux femmes.
Elles ont déplié le tissu, l’ont ajusté autour de moi, arrangé les plis, corrigé ce qui devait l’être.
Elles m’ont maquillée et m’ont offert les bracelets que portent les femmes pour la cérémonie.
Je ne maîtrisais plus grand-chose.
Et c’était merveilleux.
Je me souviens surtout de cette proximité née en quelques minutes. Nous ne parlions pas forcément la même langue, nous nous connaissions à peine, et pourtant elles étaient là, autour de moi, à m’habiller comme si ma présence parmi elles allait de soi.
Puis nous sommes descendus rejoindre la fête.
Il y avait les lumières, les couleurs, les bijoux, les saris, la musique, les familles réunies et cette incroyable capacité qu’ont les Indiens à faire entrer des inconnus dans leur joie. Nous avons photographié le mariage, bien sûr.
Mais cette fois, les images avaient une autre valeur : plus tard, nous les avons envoyées à la famille.
Nous étions venus à Allahabad pour découvrir une ville et son fleuve. Nous en repartions avec beaucoup plus.
Je revois les buffles dans la Yamuna, le pont disparaissant presque dans la brume, les immenses piliers peints, les femmes travaillant sur les berges.
Je revois le visage de cette grand-mère massant son petit-enfant, les trois femmes du marché face à mon objectif.
Et puis cette chambre d’hôtel envahie de saris, de bracelets et de mains occupées à transformer pour quelques heures une voyageuse de passage en invitée d’un mariage indien.
Allahabad avait commencé au bord de l’eau. Elle s’achevait au milieu des visages.
Le lendemain, Pal a repris sa place au volant, nos sacs ont retrouvé le coffre et nous avons quitté cette ville dans laquelle, finalement, presque rien ne s’était passé comme prévu.
La route de Chitrakoot nous attendait.
Et après le tumulte d’Allahabad, nous allions peu à peu glisser vers une autre Inde.
Chitrakoot et Jabalpur — Toujours l’eau
À Chitrakoot, le voyage retrouvait son fil : l’eau, encore et toujours. Mais ici, elle avait quelque chose de plus paisible.
Autour de Ramghat, les petits bateaux aux toits couverts de tissus colorés attendaient leurs passagers, serrés les uns contre les autres.
Les pèlerins descendaient les marches, les sadhus se mêlaient à la foule et, sur les berges, la vie suivait tranquillement le rythme de la Mandakini.
J’ai beaucoup aimé cette atmosphère.
Chitrakoot ne cherchait pas à impressionner. Il suffisait de regarder : les femmes dans leurs vêtements éclatants devant les maisons bleues, les hommes en orange installés au bord de l’eau, les embarcations décorées de guirlandes, les reflets qui mélangeaient toutes ces couleurs.
Et au-dessus de cette agitation tranquille, les grandes figures des dieux rappelaient que nous étions aussi dans une ville profondément liée aux récits du Ramayana. Rama, l’une des grandes figures de Chitrakoot, mais aussi Hanuman, reconnaissable à son visage de singe et à sa poitrine qu’il ouvre pour révéler Rama et Sita, et Kali, beaucoup plus saisissante avec ses multiples bras et sa langue tirée.
Puis nous avons repris la route vers Jabalpur.
Et cette route-là méritait presque un récit à elle seule.
Elle traversait une Inde beaucoup moins spectaculaire sur le papier, mais exactement celle que j’aime regarder défiler derrière la vitre.
Des villages, des maisons de briques rafistolées, des femmes dans les cours, des motos, des vélos, et puis ces passages à niveau capables de mettre tout le monde à l’arrêt pendant un temps qui paraît interminable.
La barrière descend et immédiatement se forme un petit monde provisoire : motos en première ligne, vélos, voitures, bus, chacun gagnant quelques centimètres comme si cela pouvait faire arriver le train plus vite.
Puis la barrière se relève et tout ce petit monde repart en même temps.
Au bord de cette même route, nous nous sommes arrêtés devant un homme qui fabriquait des briques.
Accroupi dans la terre, il remplissait son moule, tassait la matière avec ses mains, démoulait chaque brique puis l’alignait avec les précédentes pour la laisser sécher.
Des gestes simples, répétés des centaines de fois. Je l’ai photographié en entier, puis ses mains. Ce sont souvent elles qui racontent le mieux le travail.
Et toujours, au fil des kilomètres, le sacré restait présent.
Une silhouette gigantesque surgissait parfois au-dessus des arbres ou des toits, une couleur éclatante apparaissait au détour d’un village.
En Inde, les dieux font partie du paysage autant que les hommes, les vaches, les temples et les routes. On passe devant eux presque naturellement, comme s’ils veillaient sur le voyage.
À l’approche de Jabalpur, une curiosité de la nature nous attendait encore : cette énorme pierre que je croyais simplement « penchée » et dont j’avais oublié le nom.
Elle s’appelle tout simplement Balancing Rock, le rocher en équilibre de Jabalpur, près de Madan Mahal.
Un énorme bloc volcanique semble posé sur un autre par un point de contact ridiculement petit.
Et pourtant il tient, au point d’avoir résisté à un puissant tremblement de terre.

Puis nous avons retrouvé l’eau.
Cette fois, c’était la Narmada.
À Bhedaghat, elle se faufile entre les célèbres Marble Rocks, de hautes falaises de marbre qui encadrent le fleuve.
Nous les avons parcourues en bateau, lentement, entre ces parois dont la lumière fait varier les nuances.
Par endroits, les rochers semblent presque se refermer sur l’eau.
Des femmes lavaient leurs saris et faisaient leurs ablutions ; plus loin, des jeunes plongeaient et riaient dans une eau qui paraissait soudain bien plus claire et fraîche que celles rencontrées jusque-là.
Et quelques kilomètres plus loin, la même Narmada change complètement de caractère.
Aux chutes de Dhuandhar, plus question de silence. Le fleuve se resserre et bascule brutalement dans la roche. L’eau éclate, remonte en fines gouttelettes et forme cette brume qui a donné son nom aux chutes : Dhuandhar, la « cascade de fumée ». Le grondement de l’eau accompagne le spectacle bien avant qu’on ne l’ait entièrement devant les yeux.
Depuis le début de ce voyage, nous avions suivi les fleuves presque sans nous en rendre compte : le Gange, la Gomti, la Yamuna, la Mandakini… et maintenant la Narmada.
Ils n’avaient jamais le même visage.
Tantôt sacrés, tantôt domestiques, parfois presque immobiles, ailleurs furieux, ils étaient des lieux de prières, de travail, de toilette, de jeux, de rencontres.
Avant de quitter Jabalpur, il suffisait encore une fois de sortir de l’hôtel pour retrouver cette Inde qu
i me retient toujours un peu plus longtemps que prévu.
À quelques pas de l’eau, la vie s’était installée dehors, simplement, sans décor et sans mise en scène.
On travaillait, on vendait quelques légumes, on cousait au bord de la rue, on discutait près d’une moto chargée jusqu’à l’impossible.
Des femmes âgées passaient lentement, appuyées sur leur bâton, tandis que d’autres silhouettes apparaissaient dans l’encadrement éclatant d’une maison bleue.
Les vaches, elles, semblaient avoir depuis longtemps choisi leur place et dormaient au milieu de tout cela avec une tranquillité souveraine.
Ce sont souvent ces moments-là que je préfère.
Ceux qui n’étaient inscrits sur aucun programme et pour lesquels nous n’avions rien à chercher.
Quelques mètres parcourus au hasard avant de reprendre la route, et toute une petite chronique de la vie ordinaire se déroulait devant nous.
Jabalpur nous offrait ainsi ses dernières images, non pas dans un monument, mais dehors, là où l’Inde continue de vivre pendant que le voyageur, lui, croit déjà être parti.
Je croyais avoir imaginé un voyage le long des fleuves. Je commençais à comprendre que c’étaient eux qui nous conduisaient.
Orchha — Retrouver mon arbre et mon sâdhu
Puis il y eut Orchha.
Ma deuxième visite, et déjà ce sentiment étrange de ne plus tout à fait arriver quelque part, mais d’y revenir.
Orchha faisait partie de ces endroits que j’avais quittés en sachant que j’aurais envie de les retrouver.
À Orchha, la vie semble se dérouler sans jamais chercher à attirer le regard.
Il suffit de marcher, de quitter les monuments et de suivre les chemins, les berges ou les rues pour retrouver cette Inde quotidienne que j’aime tant.
Les journées commencent dans la brume et la lumière douce, puis la ville s’anime lentement : on travaille, on transporte, on attend, on prie, on bavarde, on s’occupe des siens.
Les hommes et les animaux partagent les mêmes espaces, les gestes ordinaires deviennent parfois de petites scènes suspendues, et les silhouettes croisées racontent à elles seules bien davantage qu’un monument.
Orchha possède cette douceur particulière : derrière la grandeur de ses palais et de ses temples, elle reste un lieu profondément vivant, simple et humain, où il suffit finalement de regarder autour de soi.
Ici, on peut encore ralentir.
Les cénotaphes se découpent au bord de la Betwa, la rivière contourne les rochers, les arbres prennent toute la place et les singes ne sont jamais très loin.
Cette année-là, ils m’ont offert de magnifiques scènes près de la réserve, parfois éclairés par une simple trouée de lumière sur des fonds de forêt presque noirs.
J’y ai aussi retrouvé les vautours, immenses silhouettes posées sur les vieilles pierres, comme s’ils faisaient eux aussi partie du décor depuis toujours.
Et puis il y avait mon baobab. Cet arbre extraordinaire, presque irréel au milieu de l’Inde, que j’avais déjà photographié et que je tenais absolument à revoir.
Mais surtout, j’ai retrouvé mon sâdhu.
En 2017, je l’avais d’abord aperçu marchant sur le petit pont en direction de la rivière. Un peu plus tard, je l’avais retrouvé assis sur un rocher, en méditation.
Deux images qui étaient restées liées dans ma mémoire : le chemin, puis le silence.
En 2022, je ne suis plus restée à distance. Un matin, très tôt, je suis sortie de l’hôtel et je suis allée vers lui. Cette fois, il y eut un véritable contact et j’ai pu photographier de près ce visage extraordinaire, marqué de couleurs et de temps. Il tenait contre lui un minuscule chiot. Le sâdhu aperçu cinq ans auparavant dans le paysage d’Orchha devenait enfin une rencontre.
Orchha nous réservait aussi quelques imprévus. Nous devions loger ailleurs, mais un mariage avait bouleversé les réservations et nous avons été déplacés dans un autre hôtel. Une contrariété qui s’est transformée en cadeau : l’endroit était superbe. Et, comme un clin d’œil, un autre mariage s’y préparait. Les façades jaunes, les tentures orange, rouges et or, les lumières et leurs reflets dans la piscine composaient un décor flamboyant. Même deux invitées croisées là semblaient s’être accordées aux couleurs du lieu. Impossible de ne pas sortir l’appareil. Ce déplacement imprévu nous offrait finalement l’un de ces moments magiques que l’on ne peut justement pas prévoir.
Et Orchha avait gardé une dernière surprise pour notre départ.
À la sortie de la ville, j’ai aperçu un autre baobab centenaire.
Évidemment, il fallait s’arrêter.
Une école se trouvait juste à côté et, lorsque je me suis approchée de l’arbre avec mon appareil, les enfants ont commencé à sortir en courant.
En quelques instants, ils étaient autour de nous, rieurs, agités, heureux de poser, transformant une simple halte devant un arbre en une joyeuse séance photo improvisée.
Les portraits se sont succédé, les bras se sont levés devant l’objectif, et les bonbons ont circulé généreusement avant que nous reprenions la route.
Ainsi s’est terminé notre passage à Orchha : un autre baobab, une nuée d’enfants et des sourires.
Finalement, tout ce que j’aime dans cette ville tient peut-être là.
Je viens y retrouver ce que je connais, et elle trouve toujours le moyen de m’offrir ce que je n’avais pas prévu.
Pourtant, Orchha changeait déjà. Un grand hôtel était en construction et un énorme pont avait remplacé la petite jetée que j’avais connue.
Je me demandais ce qu’il adviendrait de cette ville que j’aimais justement pour sa tranquillité.
Car c’est probablement pour cela que j’aime autant revenir quelque part : la première fois, on découvre un lieu ; les suivantes, on retrouve des histoires… et parfois, de nouvelles viennent s’y ajouter.
Sur la route de Gwalior — le sucre dans la vapeur
Avant Gwalior, il y a ces endroits que l’on ne trouverait probablement jamais seule.
Des lieux qui, vus depuis la route, ne sont qu’un détour dans la poussière et qui deviennent pourtant l’un des souvenirs les plus forts du voyage.
Celui-ci en fait partie : une fabrique artisanale de jaggery, ce sucre brut indien obtenu à partir du jus de canne à sucre.
On la repère presque à la fumée noire.
Sous de grandes bâches tendues sur des bambous, d’immenses cuves chauffent à ciel ouvert. Partout, la vapeur s’élève, enveloppe les hommes, accroche la lumière et transforme ce lieu de travail rudimentaire en décor presque irréel.
Le jus de canne y est cuit pendant des heures, brassé sans relâche avec de longues perches et de larges louches.
Peu à peu, le liquide clair s’épaissit, prend cette couleur de miel brûlé, puis devient une masse dense que l’on récupère encore brûlante avant de la laisser refroidir et se solidifier.
Tout est immense : les bassins, les gestes, les outils. Et tout est physique. Les hommes travaillent au milieu de la chaleur et de la fumée, penchés au-dessus des cuves, soulevant cette matière lourde et collante avec une précision acquise par l’habitude. Autour d’eux s’entassent bidons métalliques, sacs, tissus et morceaux de jaggery déjà refroidis. Rien n’est vraiment propre au sens où nous l’entendrions chez nous, rien n’est aseptisé, et pourtant le travail suit son rythme et sa logique depuis des générations.
C’est aussi cela que j’aime trouver sur les routes indiennes : des gestes ordinaires qui deviennent extraordinaires dès que l’on prend le temps de s’arrêter.
Ici, je pourrais photographier pendant des heures.
Les silhouettes disparaissent puis réapparaissent dans la vapeur, les grandes perches tracent des diagonales dans l’image, la lumière traverse la fumée et le sucre incandescent coule comme un long ruban d’or.
Et puis, au milieu de tout cela, il y a un enfant magnifique rencontré à notre sortie, une lourde marmite d’eau posée sur la tête, les mains levées pour la maintenir en équilibre. Il regarde l’objectif avec ce petit sourire tranquille qui semble presque se moquer de l’effort.
Une autre image de l’Inde, à quelques mètres seulement des chaudrons et de leur vacarme.

Et à quelques pas de plus de la fabrique , dans un champ voisin, il y eut ce visage.
Cette petite fille que je n’oublierai jamais, un bras levé derrière elle, et surtout ces yeux d’un vert presque irréel qui m’ont immédiatement arrêtée.
Elle ne souriait pas vraiment.
Elle me regardait avec cette gravité tranquille que les enfants ont parfois devant un inconnu et son appareil photo.
Son visage était poussiéreux, ses cheveux en bataille, son châle vert enveloppait ses épaules, et puis il y avait ce regard, incroyablement lumineux, posé droit sur moi.
Au milieu de cette journée remplie de fumée, de chaleur, de cuves brûlantes et d’hommes au travail, cette rencontre n’a duré que quelques instants. Mais certains regards prennent beaucoup plus de place dans la mémoire que le temps qu’ils nous ont accordé.
Et bien sûr, mon éléphant.
Pas celui que l’on vient chercher dans un parc ou dans un sanctuaire. Celui qui surgit sur la route, au milieu de la circulation et des chargements improbables, comme si sa présence ici était la chose la plus naturelle du monde. Pour moi qui ne résiste jamais longtemps à ces géants, il suffit qu’une trompe apparaisse quelque part pour que le reste cesse momentanément d’exister.
Sur les routes indiennes, il y a toujours quelque chose qui oblige à regarder une seconde fois.
Un enfant, un homme dans la vapeur, un camion tellement chargé qu’on se demande par quel miracle il roule encore… ou un éléphant qui transforme un simple trajet vers Gwalior en une nouvelle histoire à raconter.
Gwalior — La ville derrière la forteresse
À Gwalior, je n’avais aucune intention de redécouvrir le fort.
Je le connaissais déjà très bien et, ce matin-là, ce n’était pas vraiment lui que j’étais venue chercher.
J’y étais retournée pour les gens.
La forteresse pouvait bien dérouler ses murailles, ses palais et ses façades couvertes de céramiques bleues : mon regard partait ailleurs.
Vers ceux qui traversaient les cours, ceux qui s’arrêtaient, ceux qui acceptaient une photo ou qui, parfois, la réclamaient presque.
Des jeunes femmes apparaissaient dans l’encadrement sombre d’une porte, des visiteurs se prêtaient au jeu, un homme en violet prenait des poses improbables avec une assurance réjouissante.
Le monument devenait un décor, magnifique certes, mais un décor derrière lequel se jouait ce qui m’intéressait vraiment.
C’est aussi cela, revenir dans un endroit que l’on connaît.
On n’a plus cette petite obligation intérieure de tout voir, de suivre le parcours, de regarder ce que l’on est censé regarder.
On peut enfin perdre son temps.
Observer un visage plutôt qu’une façade, attendre qu’une personne entre dans la lumière, sourire à quelqu’un et voir ce sourire revenir.
Ce matin-là, mon Gwalior était humain bien avant d’être monumental.
L’après-midi, je suis partie dans les rues. Et là encore, c’est la vie ordinaire qui m’attirait : un chai fumant, des marchands derrière leurs étals, des légumes empilés sur les charrettes, un cheval arrêté au bord de la route, des hommes qui travaillent ou discutent.
Cette Inde-là ne demande aucun programme. Il suffit de marcher et de regarder.
Puis le décor a commencé à se fissurer.
Quelques gravats d’abord.
Un mur abîmé, des briques amoncelées.
Rien qui, en Inde, fasse immédiatement ralentir le pas. Mais plus nous avancions, plus quelque chose devenait étrange.
Les gravats n’étaient plus au bord de la rue : ils étaient la rue.
Des façades entières avaient disparu.
Des portes restaient debout sans véritable maison derrière elles.
Des pièces autrefois intérieures étaient désormais offertes au regard des passants.
Ici une fenêtre bleue survivait au milieu d’un mur éventré, là un homme était assis devant des sacs, ailleurs quelqu’un déblayait ou récupérait ce qui pouvait encore servir.
J’ai fini par comprendre que la route devait être élargie et que les bulldozers étaient passés par là.
Ma première pensée a été brutale : on dirait une scène de guerre.
Non pas parce que tout était désert ou abandonné.
C’était précisément le contraire qui rendait la scène si déroutante.
Les maisons étaient éventrées, mais la vie était toujours là.
Des familles continuaient d’habiter ce qui restait.
Des gens entraient et sortaient de bâtiments dont on voyait désormais l’intimité depuis la chaussée.
On reconstruisait déjà, avec les moyens disponibles. Des hommes déplaçaient les briques, les empilaient, transportaient des charges impressionnantes sur leur dos.
Au milieu de la poussière et des murs ouverts, personne ne semblait attendre que le monde s’arrête pour remettre le sien debout.
Je suis restée longtemps dans cette rue.
Ce qui me bouleversait n’était pas seulement la violence du paysage. C’était l’attitude de ceux qui y vivaient.
Je m’attendais presque à être gênante avec mon appareil photo, à sentir qu’il fallait le baisser et passer mon chemin. Pourtant, je n’ai rencontré ni hostilité ni rejet. Les gens venaient vers nous, parlaient, souriaient, acceptaient ma présence et parfois semblaient simplement contents que quelqu’un s’arrête là, au lieu de traverser rapidement cette rue devenue un chantier.
Alors j’ai photographié autrement. Pas les ruines pour les ruines. Les hommes et les femmes au milieu d’elles. Une femme dans l’ouverture bleue de ce qui restait de sa maison. Un homme assis devant une façade défaite. Ceux qui travaillaient parmi les briques. Ceux qui continuaient leur journée dans un endroit qui, quelques semaines ou quelques jours auparavant, devait encore ressembler à une rue ordinaire.
Au milieu d’elles
Nous étions presque sur le départ lorsque, depuis la voiture, j’ai aperçu un cortège qui avançait dans la rue. Une masse de jaune, d’orange, de rouge et de quelques verts éclatants. Des dizaines de femmes marchaient ensemble, portant sur la tête de grands pots décorés de fleurs, de feuilles et surmontés d’une noix de coco.
J’ai demandé à Pal de s’arrêter et je suis partie en courant pour les rejoindre.
Je les ai d’abord photographiées de loin, fascinée par cette foule colorée qui occupait la rue. Je sais aujourd’hui qu’il s’agissait d’une Kalash Yatra, une procession religieuse hindoue au cours de laquelle les femmes portent sur leur tête un kalash, un vase sacré contenant traditionnellement de l’eau consacrée et surmonté de feuilles et d’une noix de coco. À l’époque, je ne savais rien de tout cela. Je voyais seulement cette extraordinaire procession passer devant moi et je voulais en conserver quelque chose.
Des hommes encadraient le cortège et veillaient sur les femmes. Je pensais naturellement devoir rester à l’extérieur. Pourtant, en me voyant photographier, ils m’ont autorisée à m’approcher, puis à entrer parmi elles.
Et là, tout a changé.
Je me suis retrouvée au cœur du cortège, serrée parmi les saris, les bras levés pour maintenir les kalash, les fleurs, les noix de coco et les visages. Certaines femmes me regardaient avec curiosité, d’autres souriaient franchement, d’autres poursuivaient leur marche sans se préoccuper de ma présence. J’étais étrangère à leur religion, étrangère à leur cérémonie et pourtant, pendant quelques instants, elles m’ont fait une place.
Je me souviens surtout du bonheur que j’ai ressenti. Celui de pouvoir être aussi près, bien sûr, et de comprendre que j’étais probablement en train de réaliser une série de photographies exceptionnelle pour moi. Mais l’émotion venait d’ailleurs : on m’avait laissée entrer. Je n’observais plus la procession depuis le bord de la route, j’étais dedans, portée quelques minutes par son mouvement et par cette incroyable profusion de femmes et de couleurs.
Ces photographies sont restées parmi les plus belles que j’aie jamais faites. Pas seulement pour ce qu’elles montrent. Lorsque je les regarde, je me souviens encore de la voiture arrêtée, de ma course pour rattraper le cortège et de ce moment improbable où une frontière invisible s’est ouverte devant moi.
Agra — Des saris, de la poussière et les 60 ans de Thierry
À Agra, nous avons aussi notre adresse.
Le Coral Court Homestay, une maison familiale à quelques minutes à pied du Taj Mahal, est devenu au fil de nos passages l’un de ces endroits où nous aimons revenir.
Rien ici ne ressemble à un hôtel standardisé : des murs jaunes, turquoise ou orange, des meubles peints, des coussins brodés, des lanternes, des tableaux et quantité de petits objets choisis avec soin.
La famille qui tient la maison a façonné chaque espace avec un goût évident pour les couleurs et l’artisanat indien, jusqu’à cette grande terrasse baignée de soleil où l’on pourrait facilement oublier que l’une des villes les plus visitées d’Inde s’agite tout autour.
Nous y retrouvons surtout quelque chose que nous cherchons de plus en plus lorsque nous voyageons : une maison plutôt qu’un hôtel. Un lieu à taille humaine, chaleureux, vivant, où l’on se sent accueilli plutôt qu’hébergé.
Et à Agra, malgré toutes les adresses possibles autour du Taj Mahal, c’est ici que nous aimons poser nos valises lorsque nous revenons.
Et je trouve que « Notre maison d’Agra » fonctionne particulièrement bien comme petit interlude dans ton récit : il dit immédiatement que ce lieu compte pour vous sans transformer le passage en recommandation touristique.
L’eau était encore là, au pied du Taj Mahal, avec la Yamuna et les longues bandes de saris colorés étalées sur ses rives.
Les laveurs travaillaient, les tissus séchaient au soleil et le Taj se dressait derrière cette vie quotidienne qui m’intéressait finalement autant que lui.
Mais ce voyage avait aussi une date particulière : le 7 décembre, Thierry fêtait ses 60 ans.
Avant de partir de France, j’avais secrètement récolté auprès de notre famille et de nos amis le plus de messages d’anniversaire possible. Mon idée était de les lui donner au Taj Mahal.
Mauvaise idée : impossible d’y entrer avec tout cela.
Le Taj ne voulait pas de mes petits papiers.
Ce fut donc devant le Baby Taj que Thierry découvrit sa surprise.
J’ai aujourd’hui un triptyque de trois photographies de ce moment, avec les dessins et messages de ceux qui avaient pensé à lui depuis la France.
Finalement, le décor n’aurait pas pu être beaucoup plus beau.

Et puis il y eut un Agra beaucoup moins connu.
Près de la Yamuna, nous avons découvert une sorte de gare de marchandises où des hommes déchargeaient des trains remplis de sacs de ciment. J’ai obtenu l’autorisation d’entrer.
À l’intérieur, tout était poussière.
Les hommes en étaient couverts, les sacs passaient de dos en dos et une étrange lumière bleutée traversait parfois ce nuage gris.
J’étais seule au milieu de tous ces travailleurs, et pourtant je ne me suis jamais sentie mal à l’aise.
Au contraire : ils m’interpellaient, me faisaient de grands signes, cherchaient mon objectif et riaient lorsqu’ils réussissaient à attirer mon attention.
Je traversais cet endroit avec mon appareil et un immense sourire.
Je ne sais pas combien de voyageurs avaient déjà pensé à entrer ici.
Peu importe. Pour moi, c’était une nouvelle fois la preuve que mes plus beaux souvenirs d’Inde se trouvaient rarement là où l’on m’avait dit de regarder.
Dans les ruelles d’Agra
À quelques pas du Taj Mahal, Agra reprend très vite son visage quotidien.
Il suffit de quitter les grands axes et de marcher dans les ruelles pour retrouver cette Inde que j’aime photographier : celle qui ne pose pas et ne semble même pas remarquer qu’on la regarde.
Au bord de la rue, un immense chaudron d’huile bouillonne sur quelques briques noircies.
Des pâtons y gonflent et dorent sous le regard du vendeur, tandis qu’un peu plus loin les samosas s’entassent sur de grands plateaux de métal.
On cuisine dehors, presque à hauteur du trottoir, au milieu des passants, des vélos et de ceux qui se sont simplement installés là pour regarder la journée passer.
Ce sont des scènes minuscules, sans monument et sans cérémonie.
Des hommes assis, un vélo appuyé contre une grille, un marchand occupé à son fourneau, la lumière qui accroche un visage ou traverse la vapeur d’une friture.
Agra n’est alors plus seulement la ville du Taj Mahal.
Elle redevient une ville indienne, ordinaire et vivante, et c’est souvent là que mon regard préfère s’attarder.
Le Taj, encore
Il y a des endroits que l’on peut revoir sans jamais avoir vraiment l’impression d’y revenir.
Le Taj Mahal est de ceux-là.
Ce matin-là, nous y sommes retournés tôt. Et pourtant, malgré les années et les images déjà accumulées, il y eut encore ce moment étrange lorsque sa silhouette apparut au bout des jardins. On sait parfaitement ce que l’on va voir.
On l’a vu mille fois en photographie, on l’a déjà photographié soi-même, et malgré tout, lorsqu’il est là, devant soi, il impose le silence.
La lumière était encore douce et le marbre changeait presque à mesure que nous avancions.
Blanc bleuté dans les premières heures, puis peu à peu ivoire, presque doré lorsque le soleil commença à le toucher.
Dans les bassins, son reflet recomposait un autre Taj, fragile et tremblant, tandis qu’autour de nous la foule prenait possession des jardins.
Mais très vite, comme toujours, mon regard s’est détourné du monument.
Une femme en jaune, éclatante, jouait avec son voile devant le marbre blanc.
Une autre, vêtue de vert, laissait derrière elle le mouvement léger de son étoffe.
Des moines en robes safran traversaient l’esplanade, minuscules touches de couleur au pied de l’immense mausolée.
Un homme balayait patiemment les motifs de pierre pendant que des visiteurs passaient sans vraiment le regarder.
Plus loin, des silhouettes s’étiraient dans la lumière et leurs longues ombres semblaient appartenir au décor.
Le Taj était partout, bien sûr.
Dans les perspectives parfaites, les minarets, les incrustations du marbre, les calligraphies, les jardins et les reflets.
Mais ce matin-là, ce sont peut-être encore une fois les gens autour de lui qui m’ont donné mes images préférées.
Et puis il y avait nous.
Une photo sur un banc, le Taj derrière moi. Le genre d’image que je prends rarement et qui, avec les années, finit pourtant par compter davantage qu’on ne l’imaginait au moment où elle a été faite.
Nous avons quitté les jardins lorsque la lumière était devenue plus franche et que le Taj avait perdu les teintes délicates du matin.
Je savais pourtant que je n’en avais pas terminé avec lui.
Le soir, nous irions le retrouver de l’autre côté de la Yamuna, pour une dernière lumière.
Le lendemain matin, nous reprenions la route.
Quelques dernières images
Il nous restait encore un peu de temps avant de rejoindre notre hôtel près de l’aéroport.
Alors nous avons poursuivi par Gokul, Mathura, Vrindavan et Barsana.
Quelques temples, quelques rues, quelques visages encore, comme si je voulais retarder le moment où il faudrait vraiment ranger l’appareil.
Puis Delhi nous attendait une dernière fois.
Avant que le voyage ne s’achève tout à fait, nous sommes allés du côté de Lodhi Colony, où les façades offrent un tout autre visage de la capitale.
Fresques monumentales, graffitis, couleurs éclatantes : après les temples, les marchés, les palais et les scènes de rue accumulées pendant trois semaines, je terminais presque naturellement ce voyage en photographiant des murs.
Quelques déclenchements supplémentaires avant de refermer, pour de bon cette fois, le sac photo.
Vingt-deux jours après notre départ, l’heure des adieux arriva pourtant.
Et il y avait Pal.
Je parle finalement assez peu de lui dans le récit de ce voyage.
Pourtant, il est partout. Il conduit, attend, explique, trouve un chai, s’arrête parce qu’il sait que quelque chose vient d’attirer mon regard, puis profite parfois de nos visites pour se reposer.
Il n’a plus besoin d’être constamment avec nous pour être présent.
Nos adieux aussi ont changé.
Il y avait autrefois davantage de retenue.
Désormais, nous nous serrons vraiment dans les bras.
Plus les voyages passent, plus il devient difficile de se quitter.
En 2014, Pal était notre chauffeur.
En 2022, après trois années durant lesquelles nous avions eu peur de ne jamais le revoir, nous venions de rencontrer sa famille et de partager un peu de sa vie.
Je ne le savais pas encore, mais quelque chose était devenu évident.
Au fil de l’eau, un autre fil reliait depuis longtemps tous mes voyages en Inde.
Et celui-là s’appelait Pal.
















































































































































































































































































































































































































































































