2017 : L’Inde prend une autre couleur

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Pendant des mois, je me suis surprise à repenser à mon premier voyage.
Une couleur aperçue dans une vitrine, l’odeur d’une épice, une photographie retrouvée au fond d’un tiroir… il suffisait de presque rien pour que les souvenirs du Rajasthan remontent.
Ce premier contact m’avait émerveillée, mais j’avais le sentiment étrange de n’en avoir vu que la surface.
Cette fois, je voulais aller plus loin, toucher l’âme, la spiritualité et l’humain, jusqu’aux rives sacrées du Gange.

Notre itinéraire était complètement différent de celui de 2014.
Nous allions commencer par Varanasi avant de reprendre la route vers Khajuraho, Orchha, Gwalior, Amritsar, Dharamsala puis Delhi.

Je ne pouvais pas imaginer que ce voyage allait marquer un véritable tournant. Pas seulement dans ma manière de voyager, mais aussi dans ma manière de regarder.
Mon regard est encore un peu hésitant. Je photographie beaucoup, je veux tout saisir, et ma maîtrise de la lumière est moins assurée.

Après une courte escale à Delhi, nous reprenons un vol vers une ville dont je rêvais depuis longtemps.

Varanasi – Là où la vie et la mort se donnent la main

Son ancien nom, Bénarès, résonnait en moi bien avant que mes pieds n’en foulent le sol.

Depuis mon retour du Rajasthan, une image revenait sans cesse dans mon esprit : celle des ghats descendant vers le Gange et des barques glissant dans la brume du matin. À notre arrivée, la voiture abdique bien vite face au dédale des ruelles étroites.
Il faut continuer à pied, se frayer un chemin entre les boutiques minuscules débordantes d’offrandes, de fleurs, d’épices et d’encens. Le scooters intrépides se faufilent partout, tandis que les vaches restent parfaitement immobiles, impassibles reines de ce labyrinthe.

C’est là que nous rencontrons Sunny, notre guide pour le séjour. Dès les premières minutes, son sourire, sa douceur et son amour de sa ville nous mettent en confiance. Il ne se contente pas de nous montrer les ruelles, il nous aide déjà à les comprendre.
Je ne le sais pas encore, mais cette première rencontre sera le début d’une belle amitié qui traversera les années.

Quelques minutes plus tard, nous arrivons enfin au Ganpati Guest House, un hôtel qui domine directement les ghats.
Lorsque j’ouvre les volets de notre chambre, le temps s’arrête.
Le Gange s’étend devant moi, et des barques dérivent lentement sur une eau presque immobile.
Les marches des ghats descendent jusqu’au fleuve dans une succession de couleurs ocres, rouges et dorées.
Moi qui aime profondément l’eau, je me sens immédiatement chez moi.

Le lendemain matin, nous descendons très tôt vers le fleuve.
La ville est déjà réveillée.
Les premiers pèlerins viennent accomplir leurs ablutions avec une ferveur recueillie.
Des femmes lavent leur linge en le frappant énergiquement contre les pierres, puis déploient d’immenses draps colorés qui sèchent au soleil directement sur les marches. Quelques vaches dorment paisiblement, de grands boucs se promènent tranquillement avec assurance au milieu des passants, et des sadhus méditent, assis en silence. Partout, la vie est en mouvement dans une harmonie troublante.
Chaque ghat possède sa propre fonction : l’un est consacré aux prières, un autre au lavage du linge ou aux cérémonies religieuses.

Puis nous arrivons devant Manikarnika Ghat, le célèbre et redouté site des crémations.
J’appréhendais ce moment, m’attendant à la lourdeur des odeurs et de la douleur, mais il n’en est rien.
Je ne sens que le bois des bûchers. Les familles accompagnent leurs proches avec une infinie et bouleversante dignité.
Les corps, enveloppés d’un simple linceul blanc, sont déposés sur le bois.Pour les hindous, mourir ici permet de mettre fin au cycle des réincarnations et d’atteindre la paix éternelle.
Ce qui me bouleverse le plus, c’est le contraste.
À quelques mètres seulement, des enfants jouent en plongeant dans le Gange, des femmes discutent en riant et des vendeurs de chai interpellent les passants.
La vie la plus vibrante et le dernier adieu se côtoient naturellement, sans se heurter ni se cacher.

Derrière les ghats, Bénarès change de visage.
Dans le dédale des ruelles vivent ceux que l’on remarque à peine : petits vendeurs avec quelques fruits posés devant eux, travailleurs, vieillards, familles, enfants, hommes endormis dans un coin…
On y croise de tout, souvent très peu de choses, et pourtant tellement de vie. C’est là que je retrouve mes Invisibles, cette Inde modeste et quotidienne qui ne demande rien et raconte tant.

Au moment de quitter la ville, je comprends enfin pourquoi tant de voyageurs disent que cette ville possède une âme.
Non, elle ne possède pas une âme : elle est une âme, et je crois qu’une petite partie de la mienne vient d’y rester à jamais.

Khajuraho

Il est déjà temps de quitter Bénarès pour nous envoler vers Khajuraho. Cette étape est courte.
Bien sûr, les célèbres temples sont remarquables, avec une architecture exceptionnelle et des sculptures d’une finesse infinie souvent associées au Kâmasûtra.

Chaque pierre semble raconter une histoire vieille de plusieurs siècles, mais mon esprit est déjà tourné vers la suite.

Pour moi, cette étape représente surtout un événement précieux : le moment où nous retrouvons Pal, qui nous attend à l’aéroport.
L’année précédente, nous étions encore chauffeur et voyageurs.

La chèvre en pyjama

À Khajuraho, pendant que nous explorions autre chose que ses célèbres temples, je suis tombée sur la chèvre la mieux assortie de toute l’Inde : petit pyjama orange et blanc, posant devant un mur rouge flamboyant. Il ne lui manquait plus que le turban !
En Inde, même les chèvres semblent parfois avoir réfléchi à leur palette de couleurs avant de sortir.

Cette fois, quelque chose a changé. Nous nous connaissons déjà un peu.
Sans un mot, il commence à anticiper nos envies, nos pauses photo et notre curiosité permanente, comprenant que le vrai voyage ne se fera jamais uniquement d’un point A à un point B, mais dans tout l’espace qui se niche entre les deux.

Sur la route – Retrouvailles, éclats de rire et douceur de vivre

À peine sortis de Khajuraho, nous retrouvons ces longues routes indiennes que j’aime tant et qui ne sont jamais monotones.
Chaque kilomètre apporte son lot de surprises. Un petit village apparaît au détour d’un virage, des femmes reviennent des champs avec un fagot de bois sur la tête, des enfants interrompent leurs jeux pour nous saluer et des hommes discutent devant une échoppe où le chai fume déjà.

C’est sur ces routes que je comprends le rôle grandissant de Pal. Il ne conduit pas seulement : il observe.
Il ralentit avant même que je ne lui demande, sachant reconnaître le marché où j’aurai envie de flâner ou la scène de vie qui me plaira.
Nous commençons doucement à voyager au même rythme.

Je ne cherche plus seulement les sites célèbres, je cherche la vie, et mon appareil photo se tourne de plus en plus vers les gens.

Orchha

Orchha — Là où le temps ralentit

En fin d’après-midi, les premiers cénotaphes d’Orchha apparaissent au loin.
À mesure que nous approchons, quelque chose change. Le bruit semble s’éloigner, le rythme ralentit.
Orchha n’a ni le tumulte de Delhi, ni la ferveur de Bénarès, ni la démesure des grandes villes indiennes. Elle ne cherche pas à séduire. Elle est simplement là, posée au bord de la Betwa, avec ses palais, ses temples et ses silhouettes de pierre qui dépassent des arbres.

Notre première soirée commence presque comme dans un conte. La demeure où nous logeons s’illumine dans la nuit, rouge et or sous les arcades.


Puis, dès le lendemain, je retrouve ce que je préfère : sortir des monuments et regarder vivre les gens.
Une cuisine ouverte sur la rue, noircie par les années et la fumée, où s’entassent casseroles, théières et une montagne de beignets tout juste frits.
Plus loin, un petit marché de légumes. Les femmes sont assises au ras du sol derrière leurs paniers de gingembre, de choux-fleurs et de goyaves.
L’une d’elles m’intrigue particulièrement.
Drapée de vert et de jaune, les mains croisées devant elle, elle me regarde avec une expression presque sévère.
Je la photographie de loin, puis de plus près. Elle ne sourit toujours pas. Tant pis : son visage raconte déjà beaucoup.

Puis nous rejoignons la Betwa. I
ci, la rivière n’est pas un décor. Elle fait partie de la vie. Des jeunes hommes se baignent entre les énormes rochers roses, discutent, rient et finissent évidemment par repérer mon appareil.
Quelques secondes plus tard, les voilà qui posent.
L’Inde a cette faculté merveilleuse de transformer une scène ordinaire en petit théâtre improvisé.

Notre promenade nous conduit  devant un géant.
Un immense baobab multi centenaire, monumental, presque incongru dans ce paysage, avec son tronc énorme qui semble avoir absorbé les années.
J’ai toujours eu quelque chose avec les arbres, surtout ceux qui paraissent avoir beaucoup plus de choses à raconter que nous. Celui-là me fascine immédiatement.
Je tourne autour, je lève les yeux, je photographie son écorce, ses proportions démesurées.
Il suffit parfois d’un arbre pour que je tombe amoureuse d’un endroit.
Orchha venait de marquer un sérieux point. J’y reviendrai à chaque fois pour le saluer. 

Après cette découverte extraordinaire, nous décidons de redescendre vers la rivière où je verrais un personnage qui fera partie de mes plus beaux souvenirs d’Inde et que je retrouverai également à chacun de mes passages à Orchha. 

Au bord de la Betwa, une silhouette m’arrête. Un sadhu marche lentement vers la rivière…

C’est au bord de cette même rivière que je l’aperçois. Je le vois d’abord marcher vers l’eau, lentement, pieds nus, une longue étoffe grise jetée sur l’épaule.
Son vêtement rouge tranche sur les tons doux de la rivière et des rochers ; des fleurs orange sont piquées dans ses cheveux et entourent ses poignets.
Je le suis du regard sans savoir ce qu’il va faire.
Il rejoint un énorme rocher, grimpe, s’installe en tailleur et, soudain, tout s’arrête.

Il médite.

Je reste à distance. La lumière de fin de journée vient caresser son visage et sa barbe blanche.
Les soucis de cadrage, de réglages et de photographie disparaissent presque.
Devant moi, il n’y a plus qu’un homme immobile, les yeux fermés, posé sur son rocher au milieu du mouvement de la rivière.
Puis il arrange tranquillement son étoffe, remet quelques fleurs en place, avant de retrouver son immobilité.
Ce sont ces moments-là que je cherche sans vraiment savoir que je les cherche : ceux qu’aucun programme de voyage ne peut prévoir.

Orchha, pourtant, possède aussi un patrimoine extraordinaire.
Le lendemain, nous découvrons ses palais et ses cénotaphes dressés au-dessus des jardins.
Le Jehangir Mahal et le Raja Mahal racontent une Inde plus fastueuse, celle des souverains, des cours intérieures, des coupoles et des peintures murales.
Mais même ici, je finis toujours par regarder ailleurs.


Une famille traverse une cour : saris roses et rouges éclatants sur la pierre blonde.
Une vieille dame vêtue de blanc se penche vers un robinet pour recueillir quelques gouttes d’eau.
Dans une ruelle, deux femmes sont assises devant leur maison tandis qu’un chien somnole entre elles.
Un peu plus loin, une grand-mère aux grandes lunettes observe une fillette vêtue de rouge qui tient la porte ouverte.
Le patrimoine est magnifique, mais ce sont encore les gens qui me retiennent.

Cette proximité prend tout son sens puisque nous dormons aussi chez l’habitant, dans une maison du programme Friends of Orchha Homestay.
Ici, pas de grand hôtel isolé de la vie du village : nous entrons réellement, pour quelques heures, dans un quotidien qui n’est pas le nôtre.
On cuisine devant la maison, on s’assoit dehors, on se regarde d’abord avec curiosité avant que les sourires fassent le reste.
Nous ne partageons pas vraiment la même langue, mais cela devient vite secondaire.
Notre chambre chez l’habitant était déjà occupée : sept petits geckos avaient élu domicile sur les murs. Discrets, parfaitement chez eux, ils furent nos minuscules compagnons de nuit… et, finalement, de charmants colocataires 

Au détour du marché, une mère et son petit passent tranquillement devant nous… cigarette au bec pour maman. J’avoue être restée entre le fou rire et la stupéfaction. Même chez les macaques : “Fumer nuit gravement à la santé”… et l’exemple parental laisse parfois à désirer ! 

Et puis il y a cette petite boutique où je décide de chercher une tapisserie représentant un éléphant pour Axelle. Une formalité, pensais-je. Cinq minutes tout au plus.

Erreur de débutante.

Le vendeur en déplie une. Puis une autre. Puis dix. Puis vingt. À mesure que la pile monte, ma capacité à choisir diminue.
Thierry assiste au spectacle pendant que le marchandage s’installe et que l’achat d’une simple tapisserie menace de devenir l’activité principale de l’après-midi. Pal, lui, a compris depuis longtemps comment survivre à mes hésitations : il disparaît.

Il revient quelques minutes plus tard avec des beignets encore brûlants enveloppés dans du papier journal et deux chais fumants.

À cet instant, la tapisserie peut bien attendre.

Je finirai tout de même par repartir avec mon éléphant, quelques miettes sur le pantalon et la confirmation qu’en Inde, un achat de cinq minutes peut parfaitement prendre une heure et devenir un souvenir de voyage.

Lorsque nous quittons Orchha, ce ne sont finalement ni les noms des palais ni leur histoire que je garde en premier. Je revois le vert et le jaune des femmes du marché, les saris traversant les vieilles pierres, les garçons dans la Betwa, la cuisine noircie et ses beignets, les maisons où la vie déborde jusque dans la rue.

Et surtout, je revois cet homme en rouge. “Mon Sadhu” comme je le nomme maintenant. 

Une fois de plus, immobile sur son rocher. Ma dernière image, ma dernière photo d’Orchha. 

Orchha restera pour moi ainsi : une Inde qui, pendant quelques heures, semble avoir décidé de ralentir.

On the road – Le goût du travail

Entre Orchha et Gwalior, Pal nous fait quitter la route principale pour pousser la porte d’un endroit que peu de voyageurs connaissent.
Dès que nous descendons de voiture, une odeur chaude de caramel et de canne à sucre envahit l’air.
Ici, derrière des murs noircis par la fumée, on fabrique le gur, ce sucre de canne brut entièrement artisanal dont le savoir-faire se transmet depuis des générations.
Les ouvriers nous invitent d’un signe de tête à approcher.
Au fond de l’atelier, la canne fraîchement récoltée est broyée pour en extraire un jus verdâtre, qui est ensuite versé dans d’immenses bassins circulaires pour cuire pendant des heures.
Dans une chaleur étouffante et une vapeur permanente, les hommes travaillent avec une précision impressionnante.
À l’aide de longues perches en bambou, ils remuent sans relâche cette matière brûlante devenue épaisse et dorée.
Leur travail est d’une incroyable pénibilité, mais je ne note aucune plainte, seulement une concentration silencieuse.
Fier de partager son métier, un ouvrier me montre les étapes.
Rien ne se perd : le résidu fibreux de la canne, la bagasse, sert à alimenter le feu sous les cuves, créant une véritable économie circulaire bien avant la mode du mot.
Une fois la cuisson terminée, la pâte refroidit sur des toiles avant d’être façonnée en gros blocs couleur miel.

Impossible de repartir sans goûter. On me tend un morceau encore tiède. Je dois bien avouer que ce sucre, avec son goût puissant de mélasse et sa texture pâteuse, ne sera jamais ma gourmandise préférée.
Ma grimace de surprise déclenche d’ailleurs l’hilarité générale des ouvriers.
Thierry s’en amuse encore, mais je n’oublierai jamais la dignité de ces visages au travail.

Gwalior

Soudain, posée au sommet de son immense plateau rocheux, la forteresse de Gwalior apparaît et domine toute la ville.


La montée est spectaculaire : la route serpente jusqu’aux remparts tandis que de gigantesques statues jaïnes, sculptées directement dans la falaise, surgissent dans un silence irréel. 

Plus loin sur la route, le Man Mandir Palace attire le regard avec ses célèbres faïences bleu turquoise qui, malgré les siècles, conservent un éclat étonnant.

Très vite pourtant, les monuments cessent d’être les seuls sujets de mes photographies.
Au détour d’une cour, une famille indienne me demande timidement si elle peut faire une photo avec nous, puis un groupe d’étudiants rieurs nous aborde.
Nous acceptons avec grand plaisir, amusés de nous demander ce qui peut rendre deux Français si intéressants.
C’est l’année où nous réalisons que le voyage est un miroir, et que nous sommes presque autant photographiés que le fort lui-même.

Nous restons dormir sur place, comprenant qu’une nuit permet de voir une ville s’apaiser et offre la sensation agréable d’avoir enfin pris le temps.

Fatehpur Sikri

Le lendemain matin, la route nous mène jusqu’aux remparts de Fatehpur Sikri.
Cette ancienne capitale de l’empereur Akbar possède quelque chose de particulier : elle n’a jamais été engloutie par une ville moderne et surgit seule, immense, construite dans cette pierre rouge si caractéristique qui change de couleur au fil des heures.

Dès que nous franchissons ses portes, j’ai le sentiment de remonter les siècles.
Le célèbre Diwan-i-Khas, avec son incroyable pilier central sculpté, me fascine, mais ce sont les personnes qui ramènent doucement la ville à la vie.

Dans un escalier baigné d’une lumière magique, j’aperçois un groupe de jeunes Indiens assis côte à côte.
Je leur demande d’un geste si je peux les photographier. Leur réponse est immédiate, les sourires apparaissent et nous partageons un long moment de rires en regardant les images sur l’écran de mon appareil. Je réalise plusieurs portraits que j’aime énormément. (Huit ans plus tard, en revenant à Fatehpur Sikri en 2025, je chercherai instinctivement ce même escalier pour retrouver cette lumière, mais l’accès sera interdit par une simple barrière, me rappelant qu’un instant de voyage est unique et ne se rejoue jamais).

Avant de repartir, nous nous dirigeons vers la monumentale Buland Darwaza, dont les proportions gigantesques se découpent sur le ciel bleu.

De Fatehpur Sikri à Amritsar – Une Inde qui change de visage

Nous rejoignons Mathura pour la nuit, puis Pal nous conduit le lendemain dans les rues de la capitale.
En remontant vers Delhi, l’Inde nous offre encore l’un de ces contrastes qu’elle sait si bien fabriquer. Sur la route, dans la lumière poussiéreuse du matin, nous croisons des charrettes lourdement chargées, tirées par des ânes, des chevaux et même un dromadaire. Des silhouettes venues d’un autre temps avancent tranquillement au milieu d’un pays qui, lui, file déjà vers la modernité.


Et puis, presque sans transition, surgit au loin la silhouette monumentale du Swaminarayan Akshardham de Delhi. Impossible de nous arrêter comme je l’aurais voulu ; je ne peux le photographier que de loin. Sa pierre rose, ses coupoles et ses lignes parfaitement ordonnées semblent appartenir à un autre monde que celui des charrettes croisées quelques kilomètres auparavant.


Quelques kilomètres seulement séparent ces deux Indes : celle qui avance encore au rythme des sabots et celle qui dresse vers le ciel des temples démesurés. Sur la route de Delhi, elles ne s’opposent même pas. Elles coexistent. Et c’est peut-être cela, l’Inde.


Il nous emmène à Chandni Chowk, le vieux cœur chaotique de Delhi.
À peine arrivés, nous sommes happés par une incroyable énergie : les rickshaws se faufilent avec une précision étonnante, les épices embaument et les samossas grésillent dans les grandes poêles.
Je marche lentement, l’appareil photo à la main.
Tous les trois mètres, quelque chose attire mon regard : un nettoyeur d’oreilles installé sur le trottoir, un barbier, un marchand de jalebis ou une vieille façade cachée derrière un enchevêtrement de fils électriques.
Une promenade de vingt minutes se transforme facilement en une heure, sous le regard amusé de Thierry et Pal.

En quittant le quartier, nous retrouvons Ranjeet, notre correspondant local et ami depuis notre tout premier voyage.
Il souhaite nous faire découvrir un lieu qui lui tient à cœur : le Gurudwara Bangla Sahib.
Le contraste avec l’effervescence précédente est saisissant.
Ici, tout devient paisible. Les coupoles blanches se reflètent dans le grand bassin sacré tandis que les fidèles avancent la tête couverte.
Des bénévoles préparent les repas qui seront servis gratuitement à tous ceux qui franchissent les portes.
Je découvre la religion sikh dont les valeurs de partage et d’humilité me touchent immédiatement, loin d’imaginer la dimension que cela prendra quelques jours plus tard.

Le lendemain, bien avant l’aube, Ranjeet nous accompagne à la gare de Delhi pour nous aider à trouver notre train dans la foule.
À l’heure exacte, le train démarre… pour s’arrêter complètement trois cents mètres plus loin.
Nous attendons près de trois quarts d’heure sans que personne autour de nous ne paraisse surpris.
Les passagers poursuivent tranquillement leur lecture ou boivent leur chai, et Thierry et moi finissons par éclater de rire face à ce calme absolu.
Le trajet est un vrai bonheur pour observer les paysages, jusqu’au moment mémorable où je décide d’aller aux toilettes.

Je découvre un simple trou donnant directement sur la voie ferrée en mouvement.
Conserver son équilibre dans un train qui tangue tout en essayant de viser correctement demande un certain entraînement que je ne possédais pas encore, mais l’Inde sait toujours surprendre dans les moments les plus ordinaires.

Dans l’après-midi, nous arrivons enfin à Amritsar, dans le Pendjab, où un nouveau chauffeur nous attend et où les turbans colorés dessinent une tout autre ambiance.

Amritsar

Nous commençons par rejoindre Attari, à une trentaine de kilomètres, où se déroule chaque soir la célèbre cérémonie de fermeture de la frontière entre l’Inde et le Pakistan.
Je m’attendais à assister à une parade militaire rigide et austère, mais je découvre une véritable fête populaire.
Les gradins sont remplis d’une énergie communicative, le public danse, agite des drapeaux et les haut-parleurs diffusent de la musique.
Puis les soldats de la Border Security Force font leur entrée.
Leurs pas sont puissants, rythmés, et leurs jambes se lèvent à une hauteur spectaculaire dans une chorégraphie précise, exécutée à l’identique par les soldats pakistanais de l’autre côté de la grille.

En regardant les familles installées dans les tribunes de chaque côté, je me dis que les rires des enfants et les applaudissements se ressemblent beaucoup.

Le Temple d’Or
Là où l’or se reflète dans les hommes

Nous partons à pied vers le Harmandir Sahib, le Temple d’Or. Peu à peu, les rues semblent toutes converger vers lui. Les fidèles avancent dans la même direction, les hommes portent leurs turbans, les femmes couvrent leurs cheveux. Nous laissons nos chaussures, couvrons nos têtes et passons les pieds dans l’eau avant d’entrer dans l’enceinte sacrée.

Puis le Temple apparaît.

Au milieu de l’Amrit Sarovar, le bassin sacré auquel la ville doit son nom, le sanctuaire semble flotter sur l’eau.

Je l’avais vu tant de fois en photographie. Pourtant, rien ne prépare vraiment à cette première apparition.

Il y a bien sûr l’or, éclatant sous la lumière, mais aussi le blanc des bâtiments qui entourent le bassin, le marbre sous nos pieds et ces reflets qui tremblent doucement à la surface de l’eau. Les chants accompagnent les prières et semblent envelopper toute l’enceinte.

Malgré la foule, je ne ressens aucune agitation.

Nous avançons lentement autour du bassin, observant les fidèles qui viennent prier, accomplir leurs ablutions, s’asseoir face au sanctuaire ou simplement passer un moment ici en famille. Certains discutent tranquillement sur le marbre, d’autres restent longtemps silencieux devant l’eau.

C’est peut-être cela qui me touche le plus : le Temple d’Or n’est pas seulement un monument que l’on vient admirer. C’est un lieu que l’on vit.

Je retrouve évidemment derrière mon appareil tout ce qui m’attire en Inde : les turbans aux couleurs magnifiques, les longues barbes, les vêtements traditionnels, les silhouettes des Nihangs vêtus de bleu et portant leurs armes traditionnelles. Mais ici, les hommes ne sont pas un décor autour du temple. Ils en font partie.

Une autre forme de richesse

Nous découvrons ensuite le langar, l’immense cuisine communautaire du Temple d’Or.

Le principe est aussi simple qu’extraordinaire : toute personne qui entre ici peut manger gratuitement, quelle que soit sa religion, son origine ou sa condition sociale.

Dans les cuisines, l’activité est incessante. Des bénévoles préparent les légumes, pétrissent, cuisinent autour d’immenses marmites, servent puis lavent la vaisselle avant que tout recommence. Des milliers de repas sont ainsi préparés chaque jour.

Nous nous asseyons à notre tour par terre, côte à côte avec les autres, et recevons le même repas.

Personne n’est privilégié.

Personne n’est oublié.

Je trouve cette idée profondément belle. Dans un lieu couvert d’or, ce que je retiens finalement comme la plus grande richesse est peut-être cette assiette offerte à celui qui arrive.

Du matin jusqu’à la nuit

Nous passons des heures dans l’enceinte du Temple.

La lumière change et avec elle le sanctuaire. Le matin, une légère brume adoucit parfois les bâtiments blancs. Puis l’or devient plus intense, les reflets s’allongent sur le bassin et les couleurs des vêtements des fidèles viennent ponctuer tout ce blanc.

Nous nous asseyons nous aussi simplement au bord de l’eau.
Il n’y a rien à faire.

Seulement regarder et écouter.

Puis nous revenons lorsque la nuit est tombée.

Et le Temple d’Or devient presque irréel.

Les bâtiments blancs s’illuminent dans l’obscurité, les coupoles apparaissent dans le ciel noir et les lumières se reflètent sur le marbre et dans le bassin. Le sanctuaire semble désormais suspendu au milieu de la nuit.

Nous restons longtemps encore.

Je suis venue à Amritsar pour découvrir l’un des monuments les plus célèbres de l’Inde. J’y ai trouvé bien davantage : un lieu où la foi se mêle naturellement à la vie quotidienne, où l’on prie, où l’on se retrouve, où l’on partage un repas et où chacun semble avoir sa place.

Le Temple d’Or est somptueux.

Mais j’ai surtout découvert qu’un lieu pouvait être sacré sans tenir les hommes à distance.

Ici, ce sont eux qui lui donnent sa lumière. Dharamsala – Une parenthèse entre deux mondes

La route s’élève ensuite vers Dharamsala, au pied de l’Himalaya, où les plaines laissent place aux montagnes et où l’air devient soudain plus frais au milieu des forêts de cèdres.

Nous nous installons au Divine Hima, face à une vue magnifique sur les sommets.
Nous visitons le Namgyal Monastery, cœur spirituel du peuple tibétain en exil où vit la communauté du Dalaï-Lama depuis 1959.

L’atmosphère y est paisible et suspendue : les moines en robe grenat traversent les cours et les moulins à prières tournent sous le vol des drapeaux multicolores.

Le lendemain matin, je me réveille avant l’aube pour photographier les sommets embrasées par une lumière rouge orangé presque irréelle.

En marchant vers McLeod Ganj, le décor change complètement : les enseignes sont écrites en tibétain et les ruelles débordent d’encens et d’objets artisanaux.
Au détour des passages étroits, je remarque de petits ânes lourdement chargés de pierres ou de ciment.
Ils gravissent patiemment les chemins là où aucune voiture ne passe, mais leur charge me serre le cœur, tant j’ai du mal à voir les animaux travailler ainsi.

Bien que cette culture soit passionnante et les paysages grandioses, je dois être honnête : Dharamsala aura été une parenthèse sereine, mais c’est l’endroit où je me suis sentie le moins en Inde.


Mon âme cherchait déjà l’effervescence indienne, ses marchés improvisés, ses scènes de rue et ses regards spontanés échangés au coin d’une ruelle.

Nous embarquons finalement à bord d’un petit avion bimoteur, la place près du hublot m’offrant un dernier regard sur les crêtes enneigées de l’Himalaya.

Retour à Delhi – Regards volés avant l’au-revoir

De retour à Delhi, Pal nous accueille à l’aéroport avec son éternel sourire pour nos dernières visites.

Nous commençons par le Fort Rouge et ses immenses murailles de grès rouge construits par Shah Jahan.
À l’intérieur, les colonnades filtrent une lumière dorée de fin d’après-midi, et les séances photo improvisées reprennent : des familles entières me demandent de les immortaliser et des enfants éclatent de rire devant mon objectif.

En Inde, on ne photographie jamais longtemps seul, et cette proximité me plaît.


Pour cette dernière étape, nous découvrons le Qutub Minar, cette immense tour de grès rouge qui domine le sud de la ville depuis plus de huit siècles.

Avec ses 72,5 mètres de hauteur, elle est la plus haute tour en pierre de l’Inde. Sa construction débute à la toute fin du XIIᵉ siècle sous Qutb-ud-Din Aibak, premier souverain du sultanat de Delhi, puis se poursuit sous ses successeurs.
Ses cinq étages se distinguent par leurs balcons, tandis que la pierre est couverte de fines sculptures, de motifs géométriques et de longues frises d’inscriptions.

Mais le Qutub Minar n’est pas seul. Autour de lui s’étend tout un ensemble de vestiges qui raconte les débuts de l’architecture islamique à Delhi. On y trouve notamment la mosquée Quwwat-ul-Islam, considérée comme la plus ancienne mosquée du nord de l’Inde, le tombeau d’Iltutmish et la très belle porte Alai Darwaza, construite en 1311.

Au milieu de ces ruines se dresse aussi une curiosité bien plus ancienne encore : un pilier de fer portant une inscription sanskrite du IVᵉ siècle, remarquable témoignage du savoir-faire des métallurgistes indiens de l’époque.

J’aime assez l’idée de terminer ce voyage ici. Après toutes les routes parcourues depuis notre arrivée en Inde, nous nous retrouvons devant un monument qui, lui, regarde passer Delhi depuis huit cents ans.
Dans les jardins, je capture le contraste saisissant d’une jeune femme aux longs cheveux roux au milieu des couleurs indiennes, tandis que Thierry photographie un groupe de collégiens facétieux qui s’organisent en rang et prennent la pose en riant dès qu’ils aperçoivent son appareil.

Le Qutub Minar sera notre dernière visite de 2017. Une dernière promenade entre le grès rouge et les ruines avant de refermer, provisoirement, la porte de l’Inde.

Pourtant, au moment de rejoindre l’aéroport, ce ne sont pas les grands monuments qui gravent leurs empreintes ultimes. Ce sont encore ces vies croisées au bord des rues, celles que l’on pourrait ne pas voir tant Delhi oblige à regarder partout à la fois.

Après tout ce que j’ai déjà découvert de l’Inde, elles continuent pourtant à m’arrêter. Je les vois. Je ne cherche ni à expliquer leur histoire, ni à imaginer ce qui les a conduites là. Je les photographie avec le même respect que depuis le début, parce qu’elles font elles aussi partie de cette Inde qui me bouleverse, loin des palais, des temples et des splendeurs que nous venons de traverser.

Il y a cependant deux images qui resteront davantage.

Celle d’une petite fille, seule près d’un poteau métallique, occupée à faire brûler quelques allumettes. Une scène minuscule au milieu de l’immensité de Delhi, qui me renvoie malgré moi à La Petite Fille aux allumettes. Je ne connais rien d’elle, mais cette image me serre encore le cœur.

Et puis il y a cet homme et ses cinquante roupies. Trois déclenchements presque instinctifs, quelques secondes seulement pendant lesquelles je le regarde compter et recompter ce billet avec une attention infinie. Cinquante roupies : si peu pour certains, manifestement beaucoup pour lui. Je n’ai jamais su ce que représentait réellement cet argent, et je préfère ne rien inventer. Son visage et ses gestes suffisent.

L’Inde ne se résume décidément pas à ses palais de grès, à ses temples ou à ses monuments extraordinaires. Elle est aussi faite de ceux que l’on dépasse sans les regarder. Moi, je les ai vus.

En quittant Delhi, je comprends que ce voyage me laisse des fragments d’humanité, des histoires muettes et des rencontres silencieuses qui, sans un mot, continuent d’habiter mon cœur et de me parler. Mon regard a changé, et l’Inde a définitivement pris une autre couleur.

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