2018 : Quand la route devient le voyage

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Un an seulement s’est écoulé depuis notre précédent voyage, et l’Inde nous manque déjà assez pour que l’envie d’y retourner devienne irrésistible.

Cette fois, nous voulons sortir davantage des itinéraires les plus connus.
Notre souhait, partagé avec mon mari Thierry et notre fidèle chauffeur Pal, est de parcourir les routes secondaires du Rajasthan, à la rencontre de ses villages, de ses artisans, de ses forts moins fréquentés et de cette poésie du quotidien qui n’apparaît dans aucun guide touristique.
Le voyage durera quatorze jours, promettant son lot de surprises hors des sentiers battus.

Lors de mes premiers voyages, mon regard restait encore un peu hésitant : je photographiais beaucoup, je voulais tout saisir, et mes cadrages comme ma maîtrise de la lumière étaient moins assurés.
Mais doucement, l’Inde nous apprend à ralentir, à accepter l’imprévu et à sortir du tracé linéaire lorsqu’une scène ou une lumière nous invitent à nous arrêter. Notre première étape nous conduit à Neemrana.

Neemrana

Au fil de la route depuis Delhi, l’agitation de la capitale s’éloigne peu à peu, puis l’ancien fort apparaît, accroché à la colline et dominant toute la vallée.
Dès notre arrivée, une fanfare en livrée nous accueille devant l’entrée dans un cérémonial totalement grandiose et inattendu.
Les musiciens jouent avec un sérieux impeccable tandis que nous avançons amusés, le sourire aux lèvres, goûtant quelques instants à cette sensation d’être reçus comme de hauts dignitaires.
Il ne manquait plus que le tapis rouge, et j’avoue avoir adoré ce moment.

Le Neemrana Fort Palace, datant du XVIIe siècle, est un véritable labyrinthe suspendu. Il se découvre par une succession d’escaliers, de passages voûtés, de terrasses et de petites cours qui semblent avoir été ajoutés les uns après les autres au fil des siècles.
Un tel hôtel représente pour moi bien davantage qu’un endroit où dormir, et je pars l’explorer pour en capter les perspectives.

Les singes, propriétaires incontestés des toits, circulent d’un mur à l’autre et nous observent du haut des balustrades avec une curiosité malicieuse.
Nous les regardons encore avec prudence, fascinés par leurs acrobaties mais raisonnables.

Le soir venu, la chance nous réserve une surprise. Depuis la terrasse de notre chambre, nous devenons les spectateurs privilégiés d’une grande fête de mariage indien célébrée dans l’ancien théâtre.
La musique envoûtante monte jusqu’à nous, les lumières animent les vieilles pierres et les invités, vêtus de leurs plus belles tenues éclatantes, illuminent la nuit.

Pour une première nuit, la magie a déjà opéré.

Amber & Sanganer

Après la visite de Chand Baori et du temple d’Harshat Mata, nous rejoignons les environs d’Amber le lendemain.
Trois ans plus tôt, nous étions venus admirer son magnifique fort. Cette fois, notre regard se porte ailleurs, désireux de découvrir ce qui se cache derrière les cartes postales.


Nous faisons halte au Shiv Vilas. Le contraste est saisissant : nous pensions arriver dans un bel hôtel et nous découvrons un immense palais blanc irréel, digne d’un conte de fées, où les coupoles, les colonnades et les lustres rappellent que l’Inde ne connaît pas la demi-mesure.
Après le dîner, Thierry regagne notre chambre tandis que je pars explorer les salons et les couloirs silencieux avec mon appareil photo, bien décidée à faire ma Belphégor dans ce décor presque désert.


C’est au cours de cette pérégrination nocturne que je perds l’une de mes précieuses boucles d’oreilles, un bijou minuscule serti de trois petits diamants.
Je préviens la réception sans grand espoir, tant chercher l’infime au cœur d’un espace aussi gigantesque me paraît illusoire.

Le lendemain matin, on frappe timidement à notre porte. Le concierge se tient là, une minuscule enveloppe à la main.
Stupéfaite, j’y découvre mon bijou. Je me souviendrai toujours du fier et magnifique sourire de cet homme, illuminé par une fierté immense.
Plus que la valeur matérielle, c’est l’honnêteté et la bonté de ce geste qui gravent cet instant dans ma mémoire.

Nous poursuivons par le puits à degrés de Panna Meena Ka Kund, qui impressionne par son architecture rigoureuse et ses escaliers croisés à la géométrie hypnotique.

Après un passage par la paix troublante du Temple des Singes où les animaux jouent autour des bassins sacrés, nous rejoignons Sanganer, réputée pour son artisanat traditionnel.

Dans un atelier d’impression, j’observe les gestes précis des artisans appliquant leurs tampons de bois sculptés (block printing). Ils enduisent le bois de pigment, l’alignent et frappent l’étoffe avec un geste ferme et parfaitement maîtrisé.
Le rythme régulier du tampon donne vie à des motifs ancestraux.
Désormais, je ne regarderai plus jamais un tissu imprimé de la même façon, sachant le savoir-faire caché derrière chaque couleur.

Roopangarh

Nous quittons Sanganer pour rejoindre Roopangarh, une petite ville qui s’est développée au pied de son fort du XVIIe siècle.
Lorsque l’on nous ouvre la porte de notre chambre, je reste sans parler.

Nous allons passer la nuit dans l’ancienne chambre de la Maharane : une pièce immense où le lit occupe une grande alcôve, avec un salon en galerie tout autour. J’y découvre un petit escalier secret presque caché.
En le montant, il me mène à une terrasse privée.
Seuls au monde sur ces toits qui dominent la campagne rajasthanie, nous nous prenons un instant pour le Maharaja et la Maharane des lieux.

En fin d’après-midi, nous flânons dans les ruelles du village à la rencontre de la vie simple. Les étals colorés se succèdent, les vaches déambulent tranquillement et, sous un immense banyan, un repasseur manie son lourd fer à charbon avec une agilité et une dextérité fascinantes.
Il relève la tête, nous sourit et reprend son travail. Ces promenades sans but me permettent de photographier une Inde quotidienne, celle que l’on ne trouve dans aucun guide.

De retour au fort, alors que le soleil disparaît, une table est dressée sur notre terrasse. Pal nous a préparé un dîner savoureux, concocté avec tout son cœur comme à son habitude.

Le lendemain, levée bien avant l’aube, je remonte discrètement mon escalier secret. Devant moi, trois élégantes tourelles de temple se détachent et j’assiste à un lever de soleil inoubliable, où le ciel s’embrase lentement de rose, d’orange et d’or.


Nous prenons notre petit-déjeuner face à ce spectacle sous le regard discret de deux singes venus quémander un peu de nourriture.
Le serveur leur donne une banane à chacun et ils s’en vont comme ils sont venus, discrètement.

Bundi

Après une halte dans la ferveur des marchés d’Ajmer où les étals de fruits et légumes débordent à même le sol, Bundi se révèle comme l’un de mes plus immenses coups de cœur.


Du haut du fort de Taragarh, qui semble faire corps avec la montagne, la vue embrasse la cité bleue, resserrée et vibrante.

En redescendant dans les ruelles, la magie des couleurs est partout. Les façades portent des traces de bleu, les portes sont patinées et de longues guirlandes de saris éclatants séchant aux balcons apportent de la vie aux vieilles pierres.

Nous visitons le Raniji Ki Baori, un splendide puits à degrés qu’on jurerait être une cathédrale inversée sculptée dans la terre, avec ses colonnes et ses arches délicates.

En fin de journée, au bord du petit lac paisible, quelques feux d’artifice tirés à l’improviste viennent illuminer le ciel et se refléter dans l’eau sombre sous la silhouette du fort.

Bundi ne cherche pas à impressionner par sa démesure, elle séduit par sa douceur, son atmosphère et son authenticité.

Sur la route – Les détours qui donnent un sens au voyage

Sur la route vers Chittorgarh, le voyage prend toute sa saveur à travers des instants éphémères qui naissent là où rien n’était prévu.
Lors d’une pause déjeuner dans un petit restaurant local au bord de la chaussée, un magnifique cheval blanc Marwari attire mon regard.
Son propriétaire comprend mon engouement et nous offre, par pur plaisir, une démonstration de dressage d’une élégance rare, faisant piaffer et cabrer son compagnon sur le parking en terre.

Quelques kilomètres plus loin, la route nous offre une scène unique. Une charrette à bœuf avance lentement, menée par un homme au turban safran accompagné d’une femme au voile rouge éclatant.

Pal ralentit spontanément, sans un mot.
Depuis notre fenêtre, la perspective fait cadrer exactement les cornes du bœuf autour du turban du conducteur, créant une illusion improbable.
Le temps de porter l’appareil à mon œil, et la magie s’immortalise.

Ces anonymes qui rentrent chez eux sont le cœur battant du voyage.

Nous faisons ensuite une halte sereine au temple de Shiva à Menal, un sanctuaire oublié au milieu d’une végétation presque sauvage.
Ses sculptures d’une finesse remarquable sur le grès patiné par le temps nous charment, loin de la foule des grands circuits.

Nous arrivons ensuite aux abords de Chittorgarh, mais nous ne partons pas à l’assaut de son fort.
Notre étape se trouve à l’écart, au Castle Narela, un petit hôtel plein de charme.
À quelques pas s’étend le plan d’eau du Gosunda Dham, où les reflets des temples changent à mesure que le soleil descend, offrant une soirée apaisée et suspendue au bord de l’eau.

Udaipur et l’esprit des ghats

Retrouver Udaipur, c’est retrouver une forme de douceur familière.
Dès notre arrivée, la Ville Blanche semble flotter entre les collines et les eaux paisibles du lac Pichola, incitant à ralentir.

Sur les ghats, la vie coule paisiblement. Les habitants discutent, lavent leur linge et nous offrent des sourires spontanés.
Très vite, les regards se croisent et les séances de portraits improvisés se changent en moments de partage rieurs avec les enfants et les familles.

Plus loin, nous suivons le son d’une fanfare en uniforme éclatant qui résonne dans les ruelles, puis nous observons des photographes s’affairer autour de jeunes mariés, une mise en abyme qui m’amuse beaucoup.

Au crépuscule, l’atmosphère change.
Des centaines de pigeons s’envolent simultanément au-dessus de l’eau dorée, offrant un spectacle féerique sous mon objectif.
La nuit tombant, nous gagnons l’autre rive : le City Palace s’illumine et vient se refléter à la perfection dans l’eau calfeutrée.

Pour la première fois, j’ai le sentiment de réussir mes photographies de nuit, et Udaipur confirme sa magie légendaire.

Bera – Au royaume sauvage des léopards

La route s’enfonce ensuite vers Bera, devenant plus minérale, sauvage et secrète, là où les collines de granit abritent les langurs installés au bord de la chaussée comme de vieux sages.

Nous logeons au Castle Bera, une demeure historique où vit encore un véritable maharadjah avec sa famille.
Nous sommes les seuls touristes, et le soir, nous avons l’honneur de partager le dîner avec lui dans leur salle à manger tandis qu’un homme en livrée assure le service pieds nus.

Avant de partir en safari, nous découvrons le Jawai Bandh en fin de journée, un lac paisible accueillant des oiseaux migrateurs et des crocodiles immobiles qui se confondent avec les berges.

Vient ensuite le moment de la traque du félin. En début de sortie, nous croisons une vache morte récemment, et mon intuition me souffle qu’un léopard viendra s’y nourrir.
Pourtant, nous poursuivons nos recherches pendant près de trois heures dans la nuit noire, chaque ombre de pierre ressemblant à un mirage.

Soudain, les projecteurs se braquent à nouveau sur la carcasse. Mon instinct ne m’avait pas trompée : un léopard sauvage est là, dévorant sa proie sous la lumière puissante des faisceaux.
L’odeur est pestilentielle, mais elle s’efface devant la force brute de la scène.
Le fauve continue son repas sans filtre, un instant de vie sauvage pure, sans mise en scène ni artifice.

Après notre départ de Bera, Pal fait une pause au bord d’un petit lac où règnent des milliers de grues.
Mais ce sont de petites chouettes, perchées fidèlement au même endroit, qui attirent mon regard.

Je prends plaisir à les photographier, comme si elles faisaient désormais partie de nos habitudes de voyage.

L’Inde décide elle-même de notre programme et nous nous laissons surprendre.

Osian & Deshnoke – Entre désert et sacralité troublante

Au camp d’Osian, nous retrouvons le sable et cette lumière dorée si particulière aux dernières heures du jour. Quelques tentes blanches posées dans le désert, des fauteuils installés à même le sable et, un peu plus loin, les chameaux qui attendent le départ : le décor est simple et paisible.

Nous partons pour une balade à dos de chameau dans les dunes. Mon chamelier me laisse même tenter un petit galop, quelques instants de liberté plutôt amusants avant de le rejoindre. Je n’en ai gardé aucune photo — difficile de photographier lorsque l’on est soi-même sur le chameau — mais le souvenir, lui, est resté.

Puis vient le coucher du soleil. La silhouette massive d’un chameau se découpe dans un ciel devenu presque entièrement orange, tandis que le désert s’assombrit doucement autour de nous.

De retour au camp, les fauteuils disposés en cercle dans le sable nous attendent pour la soirée. Le dîner sera accompagné de chants et de danses traditionnels, sous le ciel du Rajasthan. Une de ces soirées sans grand événement, simplement heureuse, dont je me souviens pourtant des années plus tard.

Le lendemain matin, le sable garde le secret de mystérieuses empreintes sinueuses dessinées pendant la nuit.
Ces oeucres d’art sont des traces dont l’empreinte est caractéristique du déplacement latéral unique utilisé par certains serpents du désert pour naviguer efficacement sur le sable meuble et brûlant.
Pour les autres empreintes, je vous laisse deviner.

Entre Osian et Deshnok, la route nous réserve encore l’un de ces détours que nous aimons tant.
D’immenses amas blancs attirent notre regard : du coton, partout, débordant des remorques et entassé devant une petite manufacture.
Nous nous arrêtons simplement pour jeter un œil… et, comme souvent en Inde, ce qui devait durer quelques minutes se transforme en véritable rencontre.

Très vite, on nous invite à entrer. Nous découvrons les machines, les montagnes de fibres qui envahissent les ateliers, le coton brut que les hommes transportent, trient et préparent avant sa transformation.
Aucune visite organisée, aucun décor pour touristes : nous sommes au cœur d’un lieu de travail et pourtant, les portes s’ouvrent naturellement devant nous.

Je photographie les gestes, les visages, les enfants qui gravitent autour de la manufacture, les femmes et les hommes rencontrés au fil de notre visite. La curiosité est réciproque et l’appareil photo finit, comme souvent, par abolir les distances. On pose, on rit, on veut voir les images et bientôt je me retrouve au milieu d’eux pour la photo souvenir.

Et puis il y a cette montagne de coton. Impossible de résister : je m’y jette comme une gamine, appareil à la main, engloutie dans cette immensité blanche sous les regards amusés de tout le monde. Nous voulions seulement jeter un œil. Nous repartons avec l’un de ces souvenirs que nous n’avions absolument pas prévu de vivre.

À Deshnoke, je finis par céder pour visiter le temple de Karni Mata, le célèbre temple des rats, que j’avais évité lors de notre premier voyage.
Franchir ce seuil et marcher pieds nus au milieu de milliers de rongeurs sacrés qui courent librement et boivent des plateaux de lait s’avère éprouvant.
Je regarde le sol avec une extrême prudence pour éviter une morsure, guettant sans succès le rare rat blanc censé porter bénédiction.
Mais au-delà de l’inconfort, c’est la rencontre avec un vieil homme au regard magnifique, dont le visage racontait toute une vie, qui restera mon souvenir le plus précieux de cette halte mystique.

Le temple, lui, je l’ai vu, mais une fois me suffira largement.

Notre périple s’achève dans le Shekhawati chez Nadine Le Prince, qui a redonné vie à une haveli décorée avec un goût superbe.

C’est l’heure pour Thierry d’accomplir son rêve : parcourir les routes pittoresques de la région au guidon d’une mythique Royal Enfield.
Thierry, motard chevronné en France, attendait cette journée avec impatience.
J’avoue une légère déception en découvrant que notre balade privée se transforme en sortie de groupe avec plusieurs Français.
Les apéritifs et les chansons des années 80 me donnent parfois l’impression d’avoir quitté l’Inde, moi qui voyage pour m’imprégner de l’ambiance locale.
Heureusement, les rencontres sont chaleureuses et les rires remplacent les réserves.

De village en village — Fatehpur, Ramgarh, Alsisar, Mandawa — les façades peintes (havelis) se succèdent sous une lumière dorée.
Le déjeuner au Mansar Fort reste un excellent souvenir de convivialité, et la beauté des routes conclut en beauté ce périple.

Le retour vers Delhi se fait par la route, le cœur lourd des paysages qui défilent.
Mon esprit voyage parmi les visages croisés, les villages et les routes poussiéreuses.

Vient le moment des adieux avec Pal.
Mais point de tristesse : dans nos yeux et dans le sien réside la certitude tranquille que nos chemins se recroiseront bientôt sur la terre indienne.

Épilogue : L’art d’habiter le voyage

En rentrant en France, nous mesurons combien notre façon de voyager a mûri.
Nous admirons toujours les palais et les forts majeurs, mais ce qui nourrit désormais notre objectif et notre mémoire, ce sont ces bribes du quotidien.
C’est le geste du repasseur à Roopangarh, le regard d’un artisan à Sanganer, l’envol des pigeons à Udaipur ou le sourire sincère du concierge d’Amber nous remettant une boucle d’oreille perdue.

L’Inde nous a enseigné à ralentir, à embrasser l’imprévu et à écouter la route.
Plus qu’une destination fascinante, elle est devenue ce lieu rare où nous avons toujours la douce impression de rentrer un peu chez nous.

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